Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Sotheby's espère 500 millions de dollars des quatre ventes Alfred Taubman

C'est «la vente du siècle». Comme celui-ci reste jeune, même s'il peut déjà sembler fatigué, il y en aura fatalement d'autres. Il semble néanmoins difficile de frapper plus fort qu'avec la dispersion de la collection d'Alfred Taubman, qui se déroulera en quatre épisodes à New York. Les quelque 500 œuvres rassemblées par le milliardaire américain se verront en effet proposées par Sotheby's les 4, 5 et 18 novembre pour ce qui est de l'art moderne et américain. La peinture ancienne passera, elle, aux enchères le 27 janvier, afin de respecter les usages. Janvier constitue le mois «classique» au Etats-Unis (c'est juillet en Angleterre!). 

Sotheby's espère tirer au moins 500 millions de dollars de cette vente kilométrique. Il s'agit de faire mieux que le journées parisiennes Yves-Saint Laurent-Pierre Bergé, qui comprenaient pourtant 730 lots. Il y a ici quelques poids très lourds (Modigliani, Rothko, Picasso...). Les condition semblent aussi plus favorables. Rappelons que le festivités Saint-Laurent-Bergé ont eu lieu en févier 2009, au pire moment de la crise financière, quand on se demandait presque s'il subsistait des banques à l'avenir. Elles avaient portant rapporté 374 millions d'euros. Une monnaie qui pesait alors davantage qu'aujourd'hui.

Enormes catalogues

Pour ce faire, Sotheby's, dont Taubman était devenu propriétaire en 1983, n'a pas ménagé sa peine. Il faut presque un boy pour porter les catalogues, à moins que leur acquéreur ne souhaite faire de la musculation. Plusieurs pages se voient consacrées à chaque pièce, dont il s'agit de prouver l'excellence. Il faut dire que les notices sont bien faites. Un événement de ce genre ne peut cependant pas se concevoir sans une sauce. Les enfants Taubman ont ainsi signé un article liminaire, tout comme une huile du Whitney Museum for American Art. Même une Gloria von Turn und Taxis n'aynt plus rien de la «wilde Prinzessin Gloria», que l'on voyait un jour dans les années 80 au volant de sa grosse moto et le lendemain avec un diadème de travers, a pondu quelques lignes emphatiques. Elles saluent (je cite) «l'homme étonnant, le grand philanthrope, le père formidable, le mari merveilleux, l'architecte et le collectionneur». Saint Alfred en quelque sorte. 

En termes de vente, il faut avoir aujourd'hui une histoire à raconter. Celle de Taubman reste évidemment moins glamour que celle d'Yves Saint Laurent. Sotheby's propose donc du «rêve américain». Le fils de deux pieux Juifs allemands, qui avaient émigré dans les années 1910, sans savoir un mot d'anglais, a occupé quantité de petits boulots «depuis qu'il avait 9 ans», notamment pour payer son université. Il a fait la guerre en première ligne, tout jeune puisqu'il est né en 1924. A 26 ans, il empruntait 5000 dollars (une jolie somme, à l'époque). L'homme avait compris que les Américains quittaient les centres urbains pour des banlieues. Ils seraient ravis de consommer dans des supermarchés. Taubman en construira beaucoup, gagnant 150.000 dollars dès la première année.

Un achat et un remariage

Le fil de sa vie se déroule en photos dans les catalogues. Il y a un premier mariage. Suivent trois enfants, aujourd'hui âgés de 64, 62 et 47 ans. Toujours plus d'argent, volontiers redistribué. Forbes pense qu'il a dû donner 250 millions de dollars à des œuvres caritatives ou à de universités, dont celle du Michigan. Taubman demeure bien l'homme de Detroit, dont il aura pu voir la décadence, puis la chute dramatique. On sait que la ville, au musée duquel il prêtait nombre de tableaux, est aujourd'hui à peu près aussi en ruines que Pompéi. 

Deux événements ont marqué la suite de son parcours, avant qu'il ne meurt en avril dernier d'un crise cardiaque, à 91 ans. La première est bien sûr l'acquisition en 1983 de Sotheby's, qu'il connaissait comme acheteur occasionnel. Il entreprendra d'en faire une multinationale à la fois plus sympathique (c'est lui qui parle) et plus agressive sur le plan commercial. La chose aboutira à un accord avec Christie's. Il vaudra en 2001 aux deux maisons des poursuites pénales aux Etats-Unis, suivies en 2002 d'une peine de neuf mois de prison pour Taubman. Un accident de parcours comme de juste non mentionné dans la biographie imprimée dans les actuels catalogues.

Un ensemble trè varié 

La seconde affaire est un remariage avec une ex-Miss Israël, après divorce. Il l'avait connue réceptionniste chez Christie's. Judy (Judith) était une blonde spectaculaire, mais aussi très ambitieuse. Les mauvaises langues, et Dieu (et même Jéhova) savent si elles sont nombreuses, ont insinué que Taubman avait alors accéléré ses achats d’œuvres, l'art formant un puissant levier social aux Etat-Unis. L'entente avec les enfants Taubman ne paraît pas avoir été cordiale. La presse londonienne faisait cet été ses choux gras de l'expulsion de la dame, par les deux fils et la fille, du domicile Taubman de la capitale anglaise. Judy ne figure pas dans les signataires des actuels catalogues. C'est comme ça, la vie... 

Venons-en maintenant au contenu des multiples résidences Taubman (5e Avenue, Palm Beach, Bloomfill Hills et j'en passe). Ce qui frappe le plus, c'est la variété. Tous les genres. Toutes les époques, archéologie comprise. Toutes les valeurs vénales. Il y a bien sûr là des Rothko à 25 ou 30 millions de dollars, mais aussi quantité de pièces à 100.000, voire 30.000 dollars. Je veux bien que les estimations se veulent incitatives, mais tout de même. Des collectionneurs moyens peuvent avoir des espoirs dans cette dispersion qui doit sans nul doute permettre aux héritiers de payer les énormes droits de succession américains (autour de 60 pour-cent).

De Pollock à Gansborough 

Sans vouloir flatter personne, tout se révèle dans l’ensemble très bien, avec un minimum de pièces «attendues». Un milliardaire banal n'aurait pas mis Franz Gerstl aux côtés de Klimt et de Schiele. Il n'aurait pas ajouté un paysage de Degas à ses danseuses. Il n'aurait pas mélangé du contemporain américain (Jasper Johns, Jackson Pollock...), acheté notamment chez Leo Castelli, à un petit portrait de Raphaël. Munch lui aurait semblé incompatible avec Gainsborough. Toulouse-Lautrec avec Larry Rivers. 

Il fallait en plus une certaine dose d’auto-dérision pour se payer des tableaux, parfois médiocres en eux-mêmes, illustrant les ventes aux enchères du passé. Il s'agit bien d'une vraie collection, à facettes multiples. Les photos d'intérieurs montrent du reste des murs plutôt chargés, ce que ne tolérerait aucun décorateur actuel. Et, comme l'expliquent bien dans la presse les témoins de sa vie, Taubman n'avait aucun conseiller en matière artistique. Il se faisait confiance.

Pratique 

Sotheby's, New York, 4, 5, 18 novembre, ainsi que le 27 janvier. Site www.sothebys.com

Photo (AP): Alfred Taubman dans les années 1990, alors qu'il était propriétaire de Sotheby's.

Prochaine chronique le mardi 3 novembre. Le Cabinet des arts graphiques genevois montre "Visions célestes, visions funestes". De la gravure.

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