Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Quels musées achètent-ils le mieux quand ils ont des sous?

Crédits: Christie's

L'estimation de Christie's, lors de la vente parisienne du 15 juin dernier, pouvait sembler modeste pour un tel lot. L'illustre maison disait attendre entre 500 000 et 600 000 euro pour deux pleurants (petits personnages en larmes, sculptés pour la base de tombeaux princiers) provenant du cénotaphe de Jean de Berry (1), vandalisé et dispersé en 1793. Cet ensemble célèbre comprenait au XVe siècle quarante de ces statuettes. Elles se situaient sous un gisant à la Sainte Chapelle de Bourges, détruite sous Louis XV. On en connaît aujourd'hui vingt-sept. L'extravagante longueur de la notice du catalogue Christ'e's suggérait néanmoins des espérances supérieures. Il faut dire que la même maison avait vendu deux autres pleurants, proposés par le même vendeur, 4 millions d'euros en 2013. 

Ce jour-là s'est conclu une affaire traînant depuis des années. Les vendeurs, les Cochin, qui possédaient par héritage ces œuvres acquises par les Péan de Saint-Gilles en 1807, avaient en effet approché le Louvre. Ils en voulaient 6,5 million d'euros la pièce, soit 13 millions d'euros la paire. Il faut dire que le musée a pris la mauvaise habitude de surpayer. Pour une fois, il y a eu une simple interdiction de sortie du territoire national, valable deux ans. Les vendeurs, dépités, n'ont plus eu qu'à proposer les deux statues à Christie's. La vacation a eu lieu. Le marteau est tombé. Et devinez qui a acheté? Mais le Louvre bien sûr pour 4,4 millions d'euros (auxquels s'ajouteront les frais, Christie's doit tout de même vivre). Le musée a usé de son droit de préemption, qui apparaîtrait dans un pays comme la Suisse fort peu démocratique.

Achats extravagants 

Cette affaire, qui se solde pour le Louvre par un gain de près de 9 millions d'euros, va en partie effacer le souvenir d'achats qu'il est permis de juger extravagants. Je veux bien qu'il existe la notion de patrimoine. Je ne doute pas que certaines occasions restent uniques. On peut tout de même se demander si le musée ne dilapide pas ses sous. La «table de Teschen», hideux bibelot historique (on dirait du Fabergé agrandi) donné au XVIIIe siècle par un roi de Saxe à un baron de Breteuil, vaut-elle vraiment 12,5 millions d'euros? Bien sûr que non! L'amour sculpté en 1753 dans le marbre par le peu connu Jacques Saly pour la Pompadour mérite-t-il 5,5 millions? Pas davantage. Et que dire du portrait de femme de Rembrandt payé (par la banque de France, il est vrai) à 80 millons (d'euros toujours)? 

L'affaire mérite une question. Les musées achètent-ils bien? Précisons d'abord que peu d'entre eux ont aujourd'hui peu d'occasions de le faire. Pas d'argent pour ça. Budgets d'acquisition supprimés. Genève rappelle sans cesse que son grand musée a été constitué à 90 pour-cent de dons. La chose ne demeure pas aussi exceptionnelle qu'il peut sembler. Notre ville doit se situer dans une honnête moyenne, même si certaines villes, comme Lyon entre 1880 à 1914 ont manifesté une étonnante politique volontariste. Les institutions ont longtemps dû faire appel à leurs Amis, aujourd'hui balayés par la montée des prix sur le marché de l'art. Elles se tournent aujourd'hui vers des mécènes. Notons à ce propos que les grands donateurs restent préférés aux petits. L'opération «Tous mécènes» du Louvre (ou d'ailleurs) constitue un leurre. Monsieur et Madame Tout-le-monde ne paient en général que le dixième de la somme nécessaire. La peur d'un échec est bien trop grande autrement (2)!

Une preuve de pouvoir

Alors, qui achète bien? En Italie, il n'y a presque plus d'argent. Les Allemands, qui dominaient le marché dans les années 1960 et 1970 (notamment grâce aux versements du loto), brillent aujourd'hui par leur absence. Certains Américains restent très actifs, comme le Getty ou le «Met». La plupart se contentent cependant en 2016 de recevoir des œuvres qui permettront aux «donateurs» des ristournes fiscales. En Suisse, où ces dernières n'existent pas, tout se passe aussi par mécénat ou par legs, comme on a pu le constater lors de la récente réouverture du Kunstmuseum de Bâle. Les Hollandais ou les Nordiques achètent un peu, souvent cher d'ailleurs. 

Pourquoi cher? Parce qu'il faut bien impressionner les «trustees» dans certains pays comme les Etats-Unis, l'Angleterre ou le Canada. Parce que les conservateurs, qui se veulent des purs vivant hors des miasmes méphitiques du marché, se font parfois rouler dans la farine. Parce qu'une grosse dépense constitue enfin un signe de pouvoir. Un livre récent, «Ceci n'est pas qu'un tableau» (3) insinuait ainsi que Sylvie Ramond, à la tête du Musée des beaux-arts de Lyon, avait surpayé un Nicolas Poussin afin de montrer qu'elle pouvait jouer dans la cour des grands. Opération réussie. Elle s'est offert depuis deux Fragonard, un Ingres et un second Poussin (moins cher, dans les 4 millions au lieu de 17).

Déclarations d'intentions 

Alors, qui achète le mieux? En France Rennes, qui sait aussi se faire donner, Montpellier, très actif dans les ventes, le Petit Palais de Paris et Orléans. Cette dernière cité manifeste des ambitions nouvelles (dues sans doute à la force de persuasion d'une nouvelle directrice, Olivia Voisin) sur le marché. Elle a raison. Il s'agit là de déclaration d'intentions. Les aides, les legs, les sponsorings vont en priorité aux lieux les plus dynamiques. C'est pour cela que Genève, ville il est vrai particulièrement pauvre, n'encourage pas vraiment les largesses en ne possédant plus depuis une quinzaine d'années de fonds d'achats pour les musées. Le crédit moral s'obtient en commençant avec des crédits matériels. 

(1) Jean de Berry (1340-1416), frère du roi Charles V, a notamment commandé le plus célèbre manuscrit enluminé du Moyen Age, «Les très riches heures du duc de Berry».
(2) On peut cependant toujours crier victoire, comme pour la série de photos de David Douglas Duncan montrant Picasso au travail. Elles ont été en partie acquises par Genève grâce à des fonds complémentaires.(3) «Ceci n'est pas qu'un tableau» de Bernard Lahire aux Editions de la Découverte, 598 pages, 2015.

Photo (Christie's Paris): Les deux pleurants sculptés par Jean de Cambrai de profil.

Prochaine chronique le jeudi 30 juin. Alexander Calder affronte les Fischli/Weiss à la Fondation Beyeler de Bâle.

 

 

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