Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Que peut-on espérer vendre en 2014?

Quand j'ai vu Bernard Piguet, l'Hôtel des Ventes restait en plein accrochage, rue Prévost-Martin. avant les jours d'exposition des 5, 6 et 7 décembre. Autant dire qu'il s'agissait de faire passer un éléphant à travers le chas d'une aiguille. Le lieu reste ce qu'il est. Petit et en sous-sol. Le nombre de tableaux, de meubles, d'objets et bien sûr de bijoux à y installer atteint, lui, un chiffre considérable. Il y a 2090 lots, rien que dans les ventes principales. Les pièces pour lesquelles il s'agira, dès le 5 décembre, de faire une offre écrite (vente silencieuse) se révèlent certes moins nombreuses. Il y en a tout de même 1100. Voilà qui donne envie de faire le point avec Bernard Piguet sur ce que l'Hôtel prend, ou ne prend pas, comme marchandise, et sur celle qui se vend (ou ne se vend pas). 

Certaines maisons, comme Christie's ou Sotheby's, refusent les objets inférieurs à une certaine valeur d'estimation, D'autres, dont Koller, ce qui leur semble trop encombrant. Je pense notamment aux vieilles armoires suisses. Quelle est votre politique?
Nous sommes obligés de nous montrer sélectifs, ne serait-ce que pour éviter l'envahissement. Nous finirions autrement, quatre fois par an, avec 10.000 numéros, en majorité inintéressants. 

Quels sont les critères de choix?
J'aimerais répondre: "la qualité". Il existe en fait une pondération. Je considère qu'il en faut pour toutes les bourses. Les enchères doivent sortir de la double image, néfaste, du palace d'un côté et des Puces de l'autre. Cette fois, il doit bien y avoir 1000 objets estimés à 300 francs, voire moins. Avec cette optique, il est clair que nous ne serons pas bénéficiaires sur chaque chose. Tout se voit en effet photographié, étiqueté, mis en ligne et nous publions pour les ventes principales un gros catalogue. 

Quelle est pour vous l'importance d'internet?
Avec lui, nous avons basculé dans un nouveau monde, appelé à durer. Je n'organise pas, ou pas encore, de ventes exclusivement en ligne. Le site actuel nous donne cependant une visibilité fantastique, qui n'existait pas avant. Les plate-formes Artprice, Artnet, Invaluable ou Auction.fr, prennent en plus le relais. Tout doit pouvoir s'y trouver. Il y a quelques années, nous ne donnions les images que pour un choix d'objets. Ce n'est plus possible en 2014. D'ailleurs, on nous demandait toujours à voir les pièces que nous n'avions pas retenues dans la sélection! 

Revenons à celle-ci...
Un objet vendable, mais vraiment affreux, ne passera pas la rampe. Il faut garder en tête une idée de qualité. De respectabilité. De représentativité aussi. Il faut en plus que notre public puisse trouver un peu de tout, ce qui n'exclut pas des sections spécialisées. Il y aura ainsi de l'archéologie en mars 2015. La "vente russe" se retrouve désormais chaque fin d'année. En cette période de Fêtes, il nous faut aussi de petites choses susceptibles de devenir des cadeaux. Ces pièces de charme ne seront pas toujours acquises par des gens modestes. Quand nous avons vendu notre Biéler un million, record pour l'artiste, la facture de l'acheteur comprenait ainsi un tableau à un million et un objet à 300 francs. 

Les estimations passent pour rester très basses chez vous.
C'est vrai. On peut parler d'une politique assumée. Nous devons donner envie. D'abord de venir. Ensuite d'acheter. Il est bon de susciter le déplacement physique d'une foule de gens. En trois jours de visites préalables, nous accueillons 3000 personnes. 

Venir n'est pas obligatoire. Il existe aussi le téléphone...
...qui marche très bien chez nous. Pour cela, il faut avoir la confiance des gens au bout du fil. Nous l'obtenons en fournissant des rapports d'état. Chaque personne intéressée peut demander non seulement des images supplémentaires, parfois même une vingtaine, mais des détails sur la condition de conservation des œuvres. Pour les tableaux, j'utilise les services d'une restauratrice. Ses rapports tiennent du diagnostic médical. Chaque raie, chaque tache se voit déclarée. Nous avons tendance à nous montrer plutôt sévères. Ce travail préalable occupe cinq à six personnes les dix jours précédant les ventes. Les gens savent ainsi à quoi s'en tenir. Ils peuvent prévoir le cas échéant certaines réfections. C'est important en Suisse, où le principe français de la garantie n'existe pas comme en France. 

Y a-t-il un prix plancher d'estimation pour obtenir un tel rapport, comme dans certaines maisons?
Non. Nous ne le faisons cependant pas pour la vente silencieuse. 

Revenons aux refus. A l'heure actuelle, la grosse armoire ne passe plus la rampe.
Nous en prenons parfois une ou deux. Exceptionnelles, il est vrai. Ce type de meuble ne se vend tout simplement plus, quelle que soit l'estimation. Il y a bien sûr des modes, comme pour les commodes du XVIIIe siècle, qui n'ont aujourd'hui plus la cote après avoir valu des prix fous. Elles connaîtront sans doute un regain d'intérêt, dans la mesure où elles gardent une utilité. Mais que faire d'une armoire ancienne dans un appartement doté de placards incorporés, surtout quand elle mesure trois mètres de haut?  Et pensez aux transports! La même chose vaut pour les secrétaires, pourtant plus petits. Personne ne les utilise plus de nos jours pour rédiger une longue lettre à la main. L'aspect fonctionnel joue beaucoup. 

Il existe donc des choses dont nul ne sait plus que faire.
Absolument. Même en peinture. Je prends un exemple. Une petite nature morte de Vautier avec une rose dans un vase, valait 500 francs il y a huit ans, 200 en 2010 et rien du tout aujourd'hui, dans la mesure où aucune main ne se lèvera dans la salle. Evidemment, nous hésitons à envoyer des meubles ayant parfois deux siècles et demi au rebut. Nous pensons à leur histoire. Nous leur donnons parfois une chance, en imaginant ce qui va arriver à ceux que nous avons refusés. La destruction immédiate, ou à terme. Cette fois, il y a ainsi un très beau canapé Louis-Philippe qui se vendra pour rien. mais son acquéreur devra dépenser des milliers de francs pour le remettre en forme. L'état joue beaucoup dans un univers devenu sans artisans. Nous vendons mieux une copie de siège Louis XVI en parfait état, recouverte de frais, qu'un original à bout de souffle! Le Louis XVI plait pourtant davantage aujourd'hui que le Louis XV. Il fait plus design. 

Un objet un peu fou vous fait-il peur?
Non, dans la mesure où il suscitera l'attention. J'ai ainsi accepté pour mars un tableau du peintre genevois Sergio Cecchi (1921-1986) de cinq mètres de large. Pourquoi pas? Il s'est récemment trouvé des amateurs ravis de s'être laissés tenter par un triptyque d'Alfred Hofkunst (1942-2004) encore plus vaste, même s'ils ne savent pas trop comment l'installer ces eux. 

Les gens semblent moins conservateurs qu'avant.
Disons qu'ils ne font plus de sentiments. Les clients actuels se sentent détachés des traditions. Il n'existe pour eux ni codes, ni convenances. Ils vendent parfois volontiers. Nous faisons beaucoup de successions. Il y a cette fois le contenu d'une villa vaudoise, que nous avons dû débarrasser en une semaine. Les héritiers n'aiment pas toujours les objets de leurs ancêtres, ou alors ils savent pas qu'en faire. Ces biens, avec l'élongation de l'existence, arrivent trop tard dans leur vie. Ils ont déjà tout. Il y enfin un public, en ce moment nombreux, qui préfère le moderne. 

Vous avez pourtant beaucoup d'acheteurs à chaque vacation, où rien n'est en principe neuf.
Nous faisons 1000 factures caque trimestre, chacune d'entre elles correspondant à un client différent. Nous avons reçu en septembre dernier 4500 ordres d'achat avant les ventes. Les objets se vendent à 85%, voire 90%. Les dernières affaires se font quand tout est fini, sous forme d'"after-sales". 

Voilà des chiffres qui reflètent des vacations très longues...
Je le sais. Jusqu'ici, chacune d'entre elles comprenait environ 300 numéros. Nous avons essayé de resserrer un peu cette fois: 250 ou 260. Théoriquement, nous devrions proposer cent lots à l'heure. Nous en restons le plus souvent à 80. 

Dernière question. La plupart des maisons d'enchères se plaignent d'une désertification de leur salle durant les ventes. Qu'en est-il pour vous?
Tout va bien. Nous gardons un public qui tend même à s'accroître. J'ai été surpris par les vins. Normalement, les personnes intéressées se trouvent au bout du fil. Ici, il n'y avait plus un siège de libre. C'était un moment convivial. Les spectateurs semblaient ravis d'être là. Nous avons installé une TV en circuit interne dans le hall pour qu'ils puissent un peu bavarder entre eux, tout en suivant les résultats. Et en misant de temps en temps, bien sûr!

Pratique

Hôtel des Ventes, 51, rue Prévost-Martin, Genève, les lundi 8, mardi 9, mercredi 10 et jeudi 11 décembre. Visites publiques les vendredi 5, samedi 6 et dimanche 7 décembre de 12h à 19h. Tél. 022 320 11 77, site www.hoteldesventes.ch Photo (DR): Bernard Piguet.

Article supplémentaire en lien avec celui sur la vente Reverdin, publié le lundi 1er décembre.

 

 

 

 

 

 

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