Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / Que devient ce dont personne ne veut plus?

"Il y a désormais près de 70 millions de collectionneurs sur la planète, contre à peine 500.000 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale." Je reste incapable de vous dire de quelle manière ces deux chiffres ont été calculés. Je me demande d'ailleurs bien sur quelles bases. A partir de quel moment, par exemple, devient-on "collectionneur", et non plus simple acheteur? Je peux en revanche vous dire d'où j'ai tiré cette phrase. Elle provient en direct du numéro juillet-août du magazine français "L'Expansion", consacré au "Business de l'art". 

Toujours dans ce dossier central, par ailleurs intéressant, je découvre un pourcentage se voulant éclairant. "Avec 34% d'invendus seulement, lors des ventes aux enchères, le marché a digéré deux fois plus d’œuvres qu'il y a dix ans." Alors là, je peux aisément vous dire comment. D'une part, des maisons comme Christie's ou Sotheby's (mais aussi les plus petites, de dimension nationale ou locale) ont phagocyté le marché au détriment du commerce traditionnel. De l'autre, elle opèrent un tri sévère par le haut. Pour que Christie's accepte un lot estimé à moins de 2000 dollars (ou livres, ou euros ou francs), il faut désormais se lever tôt. Ou il s'agit de proposer par ailleurs une pièce exceptionnelle. Capitale. C'est vous qui tenez alors le couteau par le manche.

Le sentiment ne joue plus 

Il convient en effet de se montrer réalistes. Ce qui frappe au contraire aujourd'hui, c'est le nombre incroyable de choses devenues invendables en trente ans. La collection apparaît en 2014 comme un passe-temps (ou un investissement) de riches. Le moyen et le bas de gamme n'intéressent plus personne. "Le sentiment a perdu sa force", me confiait il y a peu un commissaire priseur. "Personne ne garde de nos jours le secrétaire de sa grand-mère s'il ne lui plaît pas." Même en France, pourtant pays très traditionaliste! La place manque en prime pour le rangement, ce qui mène à vivre de manière bien plus simple. On se demande comment on ose encore organiser des vide-greniers, alors que ceux-ci se trouvent au bord de la mort clinique... 

Dans ces conditions, une question se pose. Je ne lui ai jamais vu trouver de réponse dans un magazine. C'est: "Que deviennent tous ces meubles, ces livres et ses objets dont les gens ne veulent plus?" Les détruit-on, purement et simplement? La réponse me semble hélas positive. Il y a une quinzaine d'années déjà, j'ai dû débarrasser le contenu d'une maison bien remplie de choses anciennes, à la séduction souvent douteuse. Ce qui ne s'est pas (mal) vendu sur place ou (non moins mal) par l'intermédiaire de petites maisons de ventes a été accepté du bout des lèvres par une organisation caritative. On m'a fait comprendre sans ménagements qu'il me fallait donner en sus au moins "une ou deux bonnes choses". C'était le prix à payer pour que les autres soient conduites à leur lieu de destruction.

Haro sur le trop grand 

L'histoire de l'art n'y a sans doute rien perdu. Il existe un type de meubles et de bibelots qui ne plaira (sans doute) plus jamais à personne. Ayant le bonheur d'habiter dans un immeuble situé en retrait par rapport aux autres de la rue, je vois ainsi déposer par des gens en instance de déménagement quantité de contenus d'appartements presque toutes les semaines sur le trottoir. Sans que la voirie soit prévenue, le plus souvent... C'est dire que toutes ces choses ne possèdent plus aucune valeur vénale ou affective aux yeux de leurs propriétaires. 

Je peux le comprendre. Je n'ai jamais rien découvert là d'intéressant, ni même d'amusant. Mais il existe d'autres pièces menacées de mort. Je pense à tout ce qui est très grand ou très haut, par exemple. Les repreneurs se retrouvent ici freinés par la taille de leur espace vital. Et puis il y a ce qui nécessiterait une restauration, ou du moins une remise en état. Les personnes intéressées ne font ici que commencer leur dépense au moment de l'achat. Elles en deviennent vite conscientes. Il faudra du temps, beaucoup de temps, et de l'argent, de plus en plus d'argent, avant de se retrouver avec quelque chose de présentable.

Le prix des restaurations 

Si les restaurateurs demeurent assez nombreux en France, et surtout à Paris où leurs prix se révèlent du coup concurrentiels, il n'en va en effet pas de même en Suisse. Certains artisans, même excellents, savent certes appliquer des tarifs normaux. D'autre envoient cependant le bouchon très loin. Leurs devis constituent dans bien des cas des arrêts de mort. Qui accepterait de payer davantage pour des travaux de remise en état que pour l'objet lui-même, à moins d'une trouvaille sensationnelle pour une bouchée de pain? C'est un peu comme pour la confection, où la blanchisserie helvétique finir bientôt par coûter plus cher qu'un vêtement neuf produit au Pakistan ou au Bangladesh...

On peut donc supposer que nombre de créations anciennes, encombrantes, lourdes, démodées et un peu abîmées vont discrètement disparaître ces prochaines années. En tout cas, si vous tenez de votre grand-mère une gigantesque garde-robe, même agréablement sculptée, n'en attendez pas de quoi vous payer un séjour aux Seychelles. Plus aucune maison de vente n'accepte de prendre ce genre de choses. Elles leur restent sur les bras... Photo (DR): Le haut d'un buffet Henri II, comme on a a produit des centaines de milliers à la fin du XIXe siècle. Le prototype même du meuble invendable.

 

Prochaine chronique le mardi 12 août. Avignon propose de l'art contemporain dans un ex-prison sordide. "La disparition des lucioles" crée une certaine gêne.

 

 

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