Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / Quand on liquide de vieux appartements pleins

Hasard? Signe des temps? Trois catalogues de vente sont récemment tombé dans mon accueillante boîte aux lettres. Ils proposent la liquidation d'un immense appartement ou d'un hôtel particulier. Tout doit s'en aller, comme aux soldes. D'ici peu, des ouvriers viendront donner un coup de jeune à de vieux murs. Des trois décors présentés, il ne restera plus rien. 

Or qu'ont-ils de commun, ces deux logements parisiens de la rive droite et la maison des Mottier, située à Genève rue Emilie-Gourd, près du Musée Baur? De refléter des modes de vie devenus obsolètes. Une distinction nette s'y voit faite entre les espaces privés et les lieux de réception. Une grande place est laissée aux arts de la table. La table en question supporte ainsi vaisselle précieuse, beaux nappages et surtouts fleuris. Si les tableaux ont envahi les parois, les bibelots se sont glissés partout ailleurs. Le vide faisait horreur, il n'y a pas si longtemps...

Quelques objets qui surnagent 

Si l'on détaille les catalogues, qui me sont parvenus par l'Hôtel des Ventes, Artcurial et Sothebys's, force est de constater que les espérances se fondent sur quelques objets à peine. Ceux restant dignes d'une collection actuelle. Chez la vicomtesse de Courval, ce sont les tableaux de Fragonard ou un spectaculaire cartel en bronze Louis XV. Chez les X, il s'agit de quelques meubles, dont un immense miroir vénitien rococo. Pour ce qui est des Mottier, les espoirs portent prudemment sur deux chaises des années 1490, provenant sans doute du Palazzo Strozzi à Florence. Elles se voient prisées entre 6000 et 8000 francs, alors que leurs ex-propriétaires en avaient refusé 8000 dollars en 1955. Avec 8000 dollars, à cette époque, on faisait ses emplettes chez Tiffany... 

Et le reste, me direz-vous? Eh bien, ce sera à la fortune du pot. Le mobilier français du XVIIIe siècle de qualité moyenne doit avoir perdu 90 pour-cent de sa valeur en trente ans. Certains objets semblent même devenus invendables. On doit se croiser les pouces chez les vendeurs. Pourvu qu'au moins une main se lève dans la salle. Non seulement les modes de vie, mais les goûts ont évolué en un demi-siècle. Pensez que chez les Mottier, comme nous l'apprend la notice, rien n'avait bougé depuis 1946-1947!

Le goût interchangeable des revues de décoration 

Alors que le "grand décor disparaît", même s'il reste en France un Jacques Garcia et aux USA un Peter Marino (au look de loubard gay tout en cuir noir) ou ou Juan Pablo Molyneux (donnant lui dans le genre vieillard respectable) à l'usage des milliardaires, il est permis de se demander ce qui le remplace. La réponse se révèle facile. Il suffit de consulter les revues de décoration, toujours plus nombreuses alors qu'elles proposent des contenus interchangeables. Les images, toujours les mêmes, parlent d'elles-mêmes. 

D'abord, les maisons ou les appartements reproduits sont immenses. Le luxe, c'est le mètre carré, ou plutôt le mètre cube, vu les hauteurs sous plafond. Ces intérieurs ne distinguent plus les endroits où l'on reçoit des autres. C'est un vide identique partout. Il n'y a que quelques meubles, mais très gros. Idem pour les objets. Rien surtout qui fasse bibelot. Un ou deux énormes tableaux. Ou, mieux encore, quelques photos monumentales. La dimension américaine ("everything is bigger in Texas") a envahi la Planète. Rien ne distingue plus un logement situé à New York d'un autre à Shanghai ou à Dubaï.

Le design, déjà une référence historique?

La seconde chose frappante est que la référence historique a disparu. En 1946-1947, il fallait se rassurer. La guerre n'avait constitué qu'une tragique parenthèse. La culture classique restait très prégnante. Les millionnaires américains d'avant 1914 s'étaient mis dans les pantoufles de Louis XIV. Bernard Tapie, en France, restera l'un des derniers à avoir désiré se couler ainsi dans le moule. S'il subsiste encore une œuvre ancienne, c'est un gros machin cher et spectaculaire. Ou alors amusant. Le "fun" dicte aujourd'hui sa loi. Jeff Koons en fait partie. Notez que, vu l'absence de racines, une pièce historique en matière de design fait déjà partie de l'histoire. 

N'empêche qu'au delà de l'architecte d'intérieur, les dépenses se restreignent. Il n'y a plus guère d'achats répétés. Plus d'esprit de collection. Plus de cadre à une existence. Beaucoup de bluff et de statut, non pas social mais financier, les ont remplacés. S'offrir autant de vide, alors que les gens peinent aujourd'hui partout à trouver quelques mètres carrés de libre, n'est-ce pas le comble du luxe? A moins que ce vide symbolise la vacuité du cerveau, hélas...

Pratique

Les vacations citées ont lieu à l'Hôtel des Ventes, 51, rue Prévost-Martin, Genève, du 11 au 13 mars, visites publiques ce venderdi 7, samedi 8 et dimanche 9 dès 12h, site www.hoteldesventes.ch, chez Artcurial, 7, rond-point des Champs-Elysées à Paris, le 19 mars, site www.artcurial.com, et chez Sotheby's, 76, rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris le 25 mars, site www.sothebys.com/fr Photo (Hôtel des Ventes, Genève): Les "chaises Strozzi", qui se verront proposées le mercredi 12 mars à 14 heures.

Prochaine chronique le samedi 8 mars. Le Kunstmuseum de Bâle vient de découvrir dans ses réserves, puis de restaurer le tableau d'autel d'une église parisienne, remontant à 1521. Petit polar historique. 

 

 

 

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