Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Pour les maisons d'enchères, l'affaire est dans le sac

Crédits: AFP

"Mon sac! J'ai oublié mon sac Hermès." Nous sommes dans "Week-end" (1967) de Jean-Luc Godard, où l'apocalypse commence avec un embouteillage de voitures. Mireille Darc, l'actrice à la mode en ces temps-là, vient en quelque sorte de perdre son identité. Son statut de riche bourgeoise a disparu en même temps que son Kelly. Il ne pouvait pas s'agit d'un Birkin. Né de la rencontre dans un avion de Jane Birkin et de Jean-Louis Dumas, ce dernier modèle date en effet de 1984. 

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça? Parce que les maison d'enchères spécialisées dans les beaux-arts multiplient depuis quelques années les ventes «vintage» ou consacrées à une seule firme, baptisée comme il se doit de «culte» ou de «mythique». Il faut dire que le marché se révèle extraordinairement juteux (1). En juin 2015, un sac en crocodile, teint d'un rose fuchsia pétard, s'est vendu à Hong-Kong pour l'équivalent de 202.000 euros, frais compris. Il s'agissait là d'un Birkin, le produit de tête des atelier Hermès. La légende veut (mais est-ce bien vrai, certains en doutent) qu'il faut des années pour en obtenir un neuf. Et en suppliant. «C'est la Rolls des sacs», justifie Yann Le Floc'h, le créateur en 2009 du site pionnier InstantLuxe.

"Rush" sur quelques marques 

L'Agence France Presse faisait de ce sujet un reportage le 29 mai 2015. Le marché du sac d'occasion (griffé, of course) connaît une véritable explosion. Certains sacs légèrement utilisés, mais de bonne apparence, en viennent à coûter plus cher que leurs équivalents neufs. Obtenir un chiffre global reste difficile. «Le second marché cumulé des sacs, montres et bijoux de luxe a atteint 16 milliards d'euros», dit juste AFP. Normal dans un certain sens, vu la ruée sur le luxe, qui constitue en réalité un «rush» vers quelques marques jugées chics. Pour Loïc Bocher, cofondateur du site Collector Square (2), lancé en 2013, c'est bien simple. «Si on additionne les chiffres d'affaires des grands groupes de luxe depuis 1995, on arrive à 2000 ou 3000 milliards de marchandise disposés dans les placards des clientes.» (3) La dette grecque paraît presque petite en comparaison... 

Il faut aussi dire que le sac a changé de statut. Ce qui constituait jadis un simple accessoire, qu'il convenait d'assortir avec Dieu sait quel peine à la couleur de ses gants, est devenu l'essentiel. Il s'agit d'un signe distinctif, comme la Rolex. Un indicateur bien utile à l'heure où il est devenu difficile de déterminer si le jean troué que vous croisez dans la rue est celui de Dolce & Gabbana à 600 euros ou celui qui vient se dégotter pour 5 euros aux Puces.

Grand, lourd et coloré 

Vous l'avez d'ailleurs déjà noté. Le sac tend depuis des années à augmenter de taille (et sans doute aussi de poids, une fois plein). La couleur agressive ne fait plus peur. Il convient aussi que la marque, immédiatement repérable pour les connaisseurs, devienne lisible en toutes lettres pour les béotiens de la mode. Il s'est ainsi créé une hiérarchie, avec Hermès au sommet de la pyramide. Viennent ensuite Gucci, Chanel et éventuellement Prada ou Ferragamo. Le reste demeure du pipi de minet. Vous n'impressionnerez personne avec les autres, quels que puissent être les mérites réels de leurs produits. 

Car il s'agit bien d'un produit. Selon un sociologue (dont j'ai hélas oublié le nom), il existe de nos jours une confusion, entretenue avec habileté. «On veut faire passer pour des œuvres d'art des choses utilitaires, qui restent en fait des gadgets de luxe.» Ce phénomène de société, que les ventes aux enchères actuelles mettent en évidence, illustre l'argent tout neuf, le manque de culture, le goût de l'épate et celui de l'immédiat. Avec les distorsions que cela suppose. «Je suis gênée», avoue l'une des responsables d'art ancien de Christie's, «d'obtenir moins pour un tableau parfois muséal que mes confrères pour un sac en croco vert ou mauve.» Pour elle, il s'agit de quelques chose de «malsain».

Rien à voir avec les automobiles 

Même mis en vedette à Hong Kong ou à Monaco, le marché des accessoires griffés d'occasion demeure pourtant discret par rapport à celui des voitures de collections. Pour une maison d'origine française comme Artcurial, il s'agit aujourd'hui là du secteur vedette. Une seule preuve. Le 5 février, la Ferrari 335 S # 0674 de 1957, rouge bien sûr, pour laquelle un catalogue spécial avait été édité, est partie à 32.075.000 euro. Frais compris, tout de même. C'était au Salon Retromobile de Paris. Il risque bien (surtout si on pense au contexte économique actuel) de s'agir de la plus forte enchère obtenue en France durant l'année 2016. 

Petite question à 32.075.000 euros. Cette automobile de grand prestige, aux pedigree prestigieux, est-elle une œuvre d'art ou reste-t-elle un joujou pour milliardaires?

(1) A Genève, l'Hôtel des Ventes commence rituellement ses vacations par la maroquinerie de luxe.
(2) Collector Square a en permanence 1600 sacs dans son stock hautement sécurisé. Il en a revendu 5000 produits de luxe en 2014.
(3) Victoria Beckham possède plus de 100 sacs Hermès.

Photo (AFP): Le sac tant convoité. Il s'agit pour lui de rester bien visible.

Prochaine chronique le dimanche 20 février. Blondeau montre à Genève les photos en couleurs du mythologique photographe de guerre Gilles Caron, mort en 1970.

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