Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / Plein cadre sur "Paris-Tableau"

Il y a deux ans, en 2011 donc, quelques marchands ont réalisé qu'il manquait en France une foire dédiée à la peinture ancienne. Ils ont fondé "Paris-Tableau" sur le modèle du "Salon du dessin" créé en 1991. Le lieu était le même, à savoir la défunte Bourse, ou Palais Brogniart. Avec un inconvénient, tout de même. Fort beau, l'espace décoré vers 1800 par Charles Meynier se révèle petit pour des toiles. Le dessin conserve des dimensions plus modestes.

Il n'y avait par conséquent en 2011, il n'y a encore en 2013 qu'une vingtaine de participants en tout. Triés sur le volet. Ceux qui ne font pas partie de initiateurs restent généralement dehors. "Je le regrette en partie", explique l'un d'eux, dont la galerie se trouve à l'étage, rue Drouot. "Mais d'une part il me faudrait sortir 45.000 euros, plus les frais de décoration. Et de l'autre, les gens doivent prendre l'habitude devenir chez moi, où j'organise en ce moment une exposition." Deux ou trois nouveaux élus avaient cependant trouvé place dans la troisième édition, dont le Lyonnais Michel Descours.

Les acheteurs? Des étrangers!

Mardi 12 novembre, les gens se bousculaient au vernissage afin de découvrir le décor luxueux et soigné, qui tirait le meilleur parti possible d'un espace impossible. Plus les œuvres, bien sûr. L'habitué d'une telle réunion mettait un nom sur quantité de visages. Contrairement à "Paris-Photo" lors de la soirée inaugurale du lendemain, il ne s'agissait pas d’investisseurs, petits et grands. Il avait là beaucoup de gens de musée, d'universitaires, de chercheurs et tout de même, même s'ils se font rares, de collectionneurs. "Les Français sont venus cette année en visiteurs", regrettait un exposant. "Les seules personnes à demander des prix restent toutes étrangères."

Il faut dire que la peinture ancienne est en crise, faute de pièces importantes. Il ne subsiste plus guère de Rembrandt, de Rubens ou de David en mains privées. Les territoires nationaux se sont fermés comme des huîtres. Difficile de sortir de France une toile capitale. Notons quand même que "Le denier de César", un Titien redécouvert, se voyait proposé à Drouot le 13 novembre par Europ Auction. Il disposait d'un passeport. Cette belle pièce est restée sur le carreau, en dépit d'une estimation douce (entre 1,2 et 1,5 million d'euros). Il faut dire que radio-vipère avait fonctionné à plein régime les jours précédents. "Très usé". "Travail d'atelier". "Attribution généreuse"... (1)

Références bibliques, mythologiques et historiques

Mais revenons à "Paris-Tableau". Les galeristes étaient parisiens, certes, mais aussi hollandais, anglais, espagnols, autrichiens, italiens ou anglais. Certains restaient rivés à leur patrimoine, comme le Romain Lampronti ou le Madrilène Coll & Cortés, qui ont tous deux, comme par hasard, une boîte aux lettres à Londres. D'autres reflétaient le goût international. Ou plutôt les goûts. L'un porte sur le petit tableau flamand, si possible nettoyé à mort. L'autre sur le grand genre à l'italienne et à la française. La Bible. La mythologie. L'Histoire. La littérature. Bref, tout ce qui reflète un savoir en voie de disparition. Pour comprendre ce que représente "Olinde et Sophronie sauvés du bûcher", dont Jacques Leegenhoek proposait une rarissime version peinte par Guillaume Dumée vers 1614 pour Marie de Médicis au Louvre, il faut avoir lu "La Jérusalem délivrée" du Tasse!

Dans l'ensemble, la qualité se révélait haute, même certains stands semblaient un peu ennuyeux, comme celui de Cesare Lampronti bourré jusqu'à la gueule de vues de Venise. "Il faut dire que seules les œuvres de qualité restent vendables", explique l'employé (désirant rester anonyme) de l'une des galeries. "Nous représentons un monde muséal aux yeux des jeunes amateurs. Il n'y a plus guère d'acheteurs hors des institutions. Celles-ci se disputent les chefs-d’œuvre. Le reste ne vaut plus rien. C'est un peu comme pour les meubles anciens."

Prix musclés

Des chefs-d’œuvre, il y en avait quelques-uns. Heureusement. Au vernissage, Eric Coatelem a ainsi vendu un merveilleux paysage de Laurent de La Hyre, daté 1656, et deux François Boucher spectaculaires des années 1750. Le "Saint Paul", pas très gai, de José de Ribera montré par Sankt Lucas de Vienne était admirable. Le "Portrait de Thomas Wyatt" (vers 1530), dernier Holbein de la période anglaise disponible, créait le choc à la Weiss Gallery.

Les prix apparaissaient évidemment musclés. Ils se murmuraient, vu que nous demeurions entre gens bien élevés. Certains chiffres révélaient des "culbutes" étonnantes, à une époque où Internet sait tout et dit tout. On voyait ainsi un étonnant double portrait de mère et d'enfant signé par le Genevois Constantin Vaucher et daté 1800. Il coûtait 150.000 euros, alors qu'il s'était contenté de 4700 euros dans une vacation provinciale de 2013. "Mais nous l'avons acquis cher à un intermédiaire", se défendait le marchand, poussé dans ses avant-derniers retranchements.

Quel dommage, dans ces conditions, que les vrais amateurs d'art ancien soient désargentés. "La culture se retrouve aujourd'hui dangereusement sous-évaluée sur le plan salarial", murmurait l'un des nombreux chercheurs présents. Il était en quête pour lui-même d'un emploi alimentaire...

(1) Le même 13 novembre, un hideux Brueghel le Jeune, existant à une quantité d'exemplaires, partait à 1.660.362 euros aux enchères chez Artcurial, rond-point des Champs-Elysées. Comme quoi... Photo (DR) Michel Descours, de Lyon, présentait un tableau inédit de Cretey représentant saint Jérôme. L'artiste français du XVIIe siècle constitue l'une des grandes redécouvertes de ces dernières années.

Après "Paris-Photo" et "Paris-Tableau", voici "Paris-Tribal"

Le monde est tout de même étrange. Depuis deux décennies au moins, la place de Paris sur le marché de l'art international ne cesse de régresser. L'incertitude politique et fiscale du gouvernement Hollande a quasi fait disparaître les clients français ces derniers mois. Drouot végète un peu. La Rive Gauche perd un à un ses antiquaires. Certains ferment. D’autres parlent de suivre leurs clients sous des cieux plus cléments. En Belgique, par exemple. Et la création de manifestations nouvelles ne cesse pas pour autant. Paris a la "festivalite".

Dernière nouba annoncée, "Paris-Tribal". La première édition se déroulera du 3 au 6 avril. Elle regroupera 25 galeries. Il s'agira d'un parcours à travers le quartier des Beaux-Arts et celui de Saint-Germain-de-Prés. Il y aura là, "at home", les mastodontes du genre, de Flak à Entwistle en passant par Bovis, Mermoz et le deux Ratton. Il s'agit bien sûr d'"affirmer la position dominante de Paris" dans le domaine des arts premiers. Bruxelles, où le Musée de Tervuren va fermer pour plusieurs années de travaux en décembre, semble pourtant bien placé.

Manifestations thématiques

Le "Parcours des mondes", qui se déroule début septembre au même endroit avec davantage de participants, venus eux de partout, n'en disparaît pour autant. "Paris-Tribal" relancera l'attention, alors que le Musée du Quai Branly subit une inquiétante baisse de fréquentation. Décidément, la tendance aux manifestations spécialisées poursuit sur sa lancée dans la capitale française. Tout a en effet commencé en 1991 avec la création du "Salon du Dessin", dont la 24e édition aura lieu à la Bourse, quelques jours à peine avant "Paris-Tribal"...

Prochaine chronique le mercredi 20 novembre. Les hommes de l'Antiquité et de la Renaissance avaient peur de mourir à 63 ans. Le Genevois d'adoption Max Engammare a consacré un livre à ce sujet. Entretien.

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