Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / "Paris-Photo" se rengorge au Grand Palais

Tout commence par une ascèse. On n'entre pas comme ça à "Paris-Photo", qui s'est terminé le soir du 17 novembre au Grand Palais. Il faut se préparer moralement, physiquement et même financièrement pour les gens modestes. L'entrée est à 28 euros. Cela fait moins que pour la FIAC qui vient de se tenir en ces lieux (35 euros), mais tout de même. C'est fou ce que les manifestations commerciales peuvent coûter plus cher que des expositions muséales...

Les journalistes, eux, restent des êtres privilégiés. Ils gardent leur place gratuite dans ce temple du VIP qu'est devenue cette manifestation spécialisée, lancée modestement au Carrousel du Louvre en 1997 par Rik Gadella dans la foulée du "Salon du Dessin". Encore faut-il la mériter, cette entrée! Pour l'édition 2013, ils doivent disposer d'une lettre de motivation signée par un rédacteur en chef, promettant un article effectif. "Je crois rêver", s'exclame la représentante d'une publication en ligne qui fait la pluie et le beau temps (la pluie, surtout) dans l'opinion pour n'être asservie ni aux goûts du public, ni surtout à la publicité.

Un Grand Palais pas si grand que ça

Une telle demande se situe pourtant dans la logique des choses. Autoproclamé "la plus grande foire du monde", "Art/Basel" a formulé cette exigence en juin dernier. "Paris-Photo", qui a la grosse tête depuis la première mouture de sa version américaine ce printemps (et aux studios de la Paramount de Los Angeles, s'il-vous-plaît!), se doit de l'égaler. Question de standing. Il lui faut aussi que le vernissage, prévu le 13 novembre au soir, se déroule dans la même bousculade que celui de la FIAC fin octobre. Certains invités ont alors dû patienter trois heures dehors, avant d'entrer dans la nef. Un vaisseau finalement pas si grand que cela... Pour des raisons de sécurité, il n'accueille plus aucun stand sur ses bords depuis sa réouverture en 2005. Sa jauge reste fixée à 4000 personnes. Autant dire que la 4001e doit attendre dans le froid que la première soit sortie.

Le jour dit, mercredi 13, le Grand Palais n'en reste pas moins clos pour la presse au moment voulu. Son vernissage se voit repoussé de trois heures. "Dommage que vous n'ayez pas été prévenus", dit un vigile aux mécontents, alors que se met en place, à côté, le carrousel des limousines destinées aux VIP grâce à un utile partenariat avec BMW. Les "people" ont bien sûr droit ici à leur entrée spéciale, un lieu d'accueil au parterre et un immense "lounge" à l'étage. Une chose inconcevable dans les salons classiques. Mais que voulez-vous? Les gens si "cool" de l'art contemporain ont l'esprit très aristocratique. En 2012, il y avait même une sortie VIP. "Il faudra regarder s'il n'y a pas aussi des toilettes VIP", me soufflait alors un marchand d'art ancien.

Vers la fin de la photo de presse?

Retour, trois heures plus tard. Il s'allonge des files, partout devant la façade. Mieux vaut ne pas se tromper. Un dame âgée, derrière moi, se verra refoulée. Faute d'inattention. Elle n'est qu'invitée. Il lui faudra recommencer ailleurs la queue à zéro, comme dans le jeu de l'échelle. Le stand de presse se gagne peu à peu, centimètre par centimètre. Ceux dont le badge n'a pas été demandé dans les temps devront revenir demain. "Art/Basel" reste mieux équipé dans le domaine technique. Carte en main, l'heureux élu n'a plus qu'à affronter la fouille. Pousser la porte. Ouf! Il fait chaud.

Nous y sommes. Léger étourdissement. Besoin de repérages. Tiens, je ne vois pas de sortie VIP! Y aurait-il une crise de modestie dans la foire, aujourd’hui dirigée par Julien Frydman? Un ancien de Magnum. Un comble quand on pense que, pendant ce temps, la photo de presse est en train de crever. Demain jeudi, le journal "Libération" publiera d'ailleurs un numéro sans images en signe de deuil et de solidarité. Mais, comme on le dit dans "Autant en emporte le vent", demain est un autre jour...

Noir et blanc, rééditions, formats moyens. Une année sans prises de risques

Et à quoi ressemble, au fait, ce "Paris-Photo"? Rappelons d'abord qu'il s'agit d'une foire courte. Quatre jours pour le public (dans les 80.000 personnes). Un pour le vernissage. Les exposants n'ont donc fait aucun effort de décoration, contrairement à ce qui se passe pour "Paris-Tableau", qui se déroule simultanément à la Bourse. Les 136 stands ressemblent à des petits cubes blancs, un peu perdus sous l'immense verrière. D'où un effet certain de monotonie le long des allées.

Ces stands restent petits. Même si certains (Gagosian, par exemple) ont largement les moyens de se payer des mètres carrés ruineux, il a fallu trouver de la place au rez-de-chaussée pour tous ceux qui ont été admis. La mezzanine, outre les VIP, accueille des expositions consacrées aux acquisitions (résolument art contemporain, genre biscuit sec) de trois grand musées internationaux. Autant dire que les gigantesques formats, chéris par les photographes actuels, n'ont pas trouvé leur place. Nous restons dans le commercial, taille appartement. Même David Lachapelle a subi la cure Jivaro.

Un marché encore marginal

Surprise, il y a énormément de noir et blanc. Il ne faut pas voir là un "effet Arles", ou les "Rencontres" se voulaient acolores cet été. Il s'agit d'un retour du classique. Beaucoup d'images, quand elles ne constituent pas de prestigieux "vintages", consistent en retirages modernes. Avec droits, bien sûr. Mais aussi en soulevant des questions. Depuis qu'elle est devenue un art vendable, vers 1990, la photo s'en tient aux tirages limités. Certains amateurs s'étonnent cependant qu'en jouant avec les formats on puisse multiplier les épreuves. Combien en existe-t-il, au fait?

Au fil des stands, aux accrochages souvent interchangeables tant les expositions personnelles demeurent rares, le promeneur peut donc revisiter ses classiques. Irving Penn se trouve avec Horst P. Horst, le vétéran Gustave Le Gray ou l'ex-maudite Claude Cahun. Les créateurs contemporains proposent des choses assez sages. Il faut séduire. Certains prix se montrent bien sûr élevés, même si le 8e art n'égale de loin pas les records détenus par la peinture. Qu'est-ce que le 2,76 millions de dollars d'un Andreas Gursky aux enchères en 201, face aux 142 millions obtenus il y a quelques jours par Francis Bacon? Mais dans l'ensemble, comme le souligne Julien Frydman, directeur de "Paris-Photo", les tarifs se situent ici entre 5000 et 20.000 euros.

La révélation Anders Petersen

Il ne faut en effet pas rêver, même si les succès de vente de la FIAC, où certains marchands ont été dévalisés, laissent songeur. Le commerce de la photo, très mode, très "new money" et très sexy, reste marginal. Pour ce qui est des ventes publiques, les plus visibles, il a passé de 50 millions en 2002 à 115 millions en 2012. La part du marché privé reste plus importante, certes. Mais nombre de galeries spécialisées européennes vivent mal. Signe des temps, alors que "Paris-Photo" se la pète au Grand Palais, Christie's disperse à côté la collection personnelle d'Agathe Gaillard. Cette pionnière a jeté l'éponge, en commençant par fermer boutique. Elle date d'un temps où 4000 francs français, pour une photo, c'était beaucoup.

Il est permis de se demander si les visiteurs de "Paris-Photo", dont certains ne parlent que d'argent (investissements, plus-values, cote...) , vont parcourir les expositions parisiennes lancées dans la foulée. Il faut dire que la manifestation de Grand Palais ne s’est pas donné la peine d'en communiquer la liste. Il y a pourtant des cliché partout. Si je ne devais retenir qu'une seule de ces manifestations, ce serait l'"Anders Petersen" de la Bibliothèque Nationale. De la photo de reportage en noir et blanc, vraiment trash, dans les bars de Hambourg et les hôpitaux psychiatriques allemands. Il n'y a rien là de commercial. Nous nous situons à des années lumière du trash glamour de l'Américaine Nan Goldin. Aujourd'hui âgé de 69 ans, Petersen reste visible à la BNF, site Richelieu, jusqu'au 2 février. Allez-y! Photo (AFP): Dans le allées de "Paris-Photo".

Prochaine chronique le mardi 19 novembre. Après "Paris-Photo", "Paris-Tableau". Une foire nettement plus intime, consacrée à l'art ancien.

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