Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Paris offre sa Biennale des antiquaires

C'est la visite à la vieille dame. La "Biennale des antiquaires" de Paris en arrive à sa 27e édition. Neuve dans les années 60, l'idée semblait alors décalée. Il s'agissait de réunir, sous la verrière du Grand Palais, des marchands concurrents. Le troupeau parisien pouvait se voir rejoint par des confrères étrangers, comme un peu plus tard à Florence les années impaires. Le "grand goût" demeurait celui du XVIIIe siècle français. Il faudra du temps pour que l'Art déco trouve droit de cité, "vieillissant d'un seul coup le stand des autres marchands", devait dire plus tard un des participants restés fidèle aux meubles de Cressent, Riesener ou Oeben. 

En 2014, la situation a bien changé. Les manifestations analogues se sont multipliées. Elles ont adopté le rythme annuel, en phase avec la vie actuelle. Deux d'entre elles ont pris du galon, allant jusqu'à éclipser la "Biennale". Il s'agit de la TEFAF de Maastricht, dont la prééminence semble aujourd'hui admise. L'ascension fulgurante de la BRAFA bruxelloise, dans une ville devenue celle des collectionneurs et des milliardaires, peut encore se voir déniée par Paris. Mais pas pour longtemps. La liste des galeristes en "stand by" à Turn & Taxis (le lieu d'exposition) devient presque aussi importante que pour la TEFAF ou "Art/Basel".

Participants moins nombreux 

Dans ces conditions, l'édition actuelle apparaît celle de tous les dangers. La préparation s'est mal déroulée. Le président Christian Deydier, qui voulait faire de la Biennale un temple de cette "excellence" chère à nos amis français, s'est fait virer en juin. "Il l'a vraiment cherché", me glisse un des participants. Sa conception élitaire a mené la fermeture du premier étage et au resserrement des participants. Ils sont 87, contre 150 en 2012. Le prix de location, prohibitif par rapport à Maastricht, a pourtant été abaissé e 1100 euros le mètre carré, comme le révèle Béatrice de Rochebouet du "Figaro". La seule à dire ses quatre vérités au marché de l'art parisien. 

La chose ne fait pas qu'affaiblir la manifestation. Elle donne la priorité aux joailliers, curieusement associés à l'art ancien alors qu'il s'agit de créateurs contemporains. Cartier doit posséder le plus gros stand. C'est en tout cas le plus en vue, dans la scénographie globale imaginée par Jacques Grange (une horreur!), prétendant évoquer les jardins de Le Nôtre. Normal, dans ces conditions, si le presse nationale entonne l'air des bijoux. Il n'y est question que de Dior, de Boucheron ou de Van Cleef et Arpels, qui constituent comme par hasard de gros annonceurs. Peu de mots, en revanche, sur Wallace Chan de Hongkong. L'homme crée des œuvres d'art étonnantes, et non de simples aménagements de cailloux. Mais il ne fait pas de publicité en France.

La tentation de faire moderne 

Dans ces conditions, que voir? Bien des choses, heureusement! Le mobilier XVIIIe, pilier de la manifestation jusqu'aux années1990, se raréfie, mais il reste le stand surchargé de Benjamin Steinitz, orchestré autour d'une stupéfiante boiserie des années 1720. "Il faut évidemment avoir la hauteur sous plafond", admet un vendeuse. Des participants classiques font un pas vers la modernité en plaçant qui un Soulages, qui un Fontana aux murs, ce qui vieillit paradoxalement le reste. On ne met pas impunément une minijupe à une vieille dame. C'est le cas de Jean Gismondi, mort pendant la mise en place de son stand. Kraemer a franchi un pas supplémentaire. Jumeaux de ceux conservés à Versailles ou au Louvre, les meubles de son exposition "Twin" ont été mis dans des containers. "Les gens adorent", m'assure Laurent Kraemer. à qui j'avais avoué trouver l'effet grotesque. 

Autrement, il y a de l'archéologie, avant tout asiatique. Gisèle Croës, qui avait déclaré faire "sa dernière participation" en 2012, est revenue de Belgique avec des chinoiseries éblouissantes. Deydier est là, en tant que participant. Il doit proposer les objets les moins coûteux d'une Biennale chérissime. Il s'agit de petit lapins Han, vendus entre 4000 et 6000 euros. L'Antiquité reste bien sûr dominée par Phoenix Ancient Art, de Genève. Dans un beau décor de villa romaine, construit sur une parcelle absurdement imaginée en trapèze dans le plan de Jacques Grange, il n'y a presque que des chefs-d’œuvre. Je citerai une burette en cristal de roche byzantine ("une pièce exceptionnelle"), ou un Pazuzu de marbre remontant au VIIIe siècle avant notre ère. Ce dernier aurait ravi l'Adèle Blanc-Sec de Tardi.

Le manuscrit de Madame de Staël 

Et à part ça? Eh bien des tableaux anciens, mais sans révélations majeures. Du mobilier du XIXe ultra-spectaculaire, notamment chez Aaron, qui vient de quitter ses locaux du faubourg Saint-Honoré. D'étonnants manuscrits chez Jean-Claude Vrain. L'homme propose entre autres les quelque 1350 pages du "De l'Allemagne" de Germaine de Staël (Coppet 1808-1809). La chose devrait normalement (mais sommes-nous dans la normale?) les institutions genevoises. Il y a enfin de la peinture moderne, en quantité et parfois de second ordre. Le XIXe de Berko ou le XXe de Taménaga restent à la limite du kitsch, quand la limite n'est pas franchie.  

Et le contemporain? Notons la présence, après "Art/Basel", de l'ex-Genevoise Dominique Lévy. La New-Yorkaise a confié son espace à Peter Marino, le plus cher des décorateurs américains, afin de mettre en valeur ses "blockbusters". Ce monsieur conçoit aussi des meubles dorés, qui ne sont pas du meilleur goût. L'hommage au collectionneur Jacques Doucet, mécène Art Déco, a nettement plus de classe à côté. Bob et Cheska Vallois poussent l'élégance jusqu'à proposer un ensemble où rien n'est à vendre. "C'est la deuxième fois que nous offrons ce cadeau."

Expositions parallèles 

Voilà. En 2012, où l'édition mise en scène par Karl Lagerfeld avait attiré 80.000 visiteurs au Grand Palais (la fréquentation part mollement cette année), une chance avait été laissé aux marchands plus jeunes. Ou plus modestes. Ils étaient installés au premier étage. Cette année, il s'en trouve à peine quelques-uns, au pourtour de la nef. C'est là qu'on trouve notamment le Vaudois Steve Rosat, associé au Parisien Emmanuel Redon. "Je me suis concentré sur l'argenterie de parade du XIXe siècle." 

Face à ce camouflet, les "jeunes marchands" ont décidé de tenir pour la première fois leur salon, installé du 13 au 15 septembre dans l'espace Pierre-Cardin des Champs-Elysées. Ils ont entre 23 et 35 ans. Le bande-à-part tend du reste à se généraliser. Je vous parlerai tout à l'heure des poids lourds de la profession, de Kugel à Perrin. Ils ont décidé d'exposer à domicile. C'est plus grand, plus pratique, plus chic et bien sûr moins cher pour eux.

Pratique 

"Biennale des antiquaires", Grand Palais, Paris, jusqu'au 21 septembre. Site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours de 11h à 20h, le mardi16 et le jeudi 18 jusqu'à 23h, le dimanche 21 jusqu'à 19h. Entrée 30 euros. C'est moitié moins que la TEFAF! Photo (DR): Chez Phoenix à la Biennale 2014.

Prochaine chronique le mardi 16 septembre, avec une sélection de Biennale "off" entre-temps. Restons dans le marché parisien avec PIASA, qui fait le grand saut. La modeste maison d'enchères veut concurrencer Christie's et Sotheby's!

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