Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Paris a connu sa semaine du dessin ancien et contemporain

Crédits: Galerie Hélène Bailly

C'était un double anniversaire bien parisien. Fondé par un groupe de marchands, dont beaucoup ont disparu depuis, «Le Salon du Dessin» fêtait le 29 mars ses 25 ans à la Bourse. «Drawing Now», qui en arrivait à sa dixième édition, le faisait simultanément au Carreau du Temple. Il s'agit là des lieux actuels. Les deux foires ont connu un existence nomade. Surtout «Drawing Now», qui a pourtant vite affiché ses intentions d'envoyer valdinguer son aîné, à ses yeux trop bourgeois. Il suffit de lire ces jours la presse, travaillée au corps. Il n'y en a que pour son dynamisme même si, côté jeunesse, «DDessins», (au 40, rue de Richelieu) ne soufflait que sa troisième bougie le 31 mars. Ce mini salon a succédé il est vrai à «Slick Dessin» et à «Chic Dessin» qui se tenaient déjà au même endroit. J'espère que vous me suivez encore. 

Il y a un quart de siècle, le crayon ou la plume conservaient un statut subalterne. Peu, ou pas d'expositions. Des collectionneurs, mais discrets. Des cabinets muséaux, refermés sur eux-mêmes. Je ne vais pas refaire l'histoire du «Salon du Dessin», qui a fini par générer une «Semaine» comprenant de plus en plus de présentations en galeries (le «off», pour parler comme au festival d'Avignon), de ventes aux enchères et même un colloque scientifique de deux jours. Le Louvre lui-même a fini par entrer dans la danse. Au départ généraliste, l'accent du «Salon» est devenu toujours plus classique, ou simplement moderne. Klimt, Matisse, Picasso ou aujourd'hui Zao Wou Ki. Il s'agit aussi du tremplin idéal, côté prix, pour le dessin arrivé. Le pastel un peu flou de Bonnard faisant la couverture du dossier de presse 2016 coûte ainsi 1,2 million d'euros.

Retour à la raison 

Dire que «Drawing Now», dont le nombre d'exposants a a passé d'une trentaine en 2007 à 74 (1) en 2016 joue les contre-pieds démocratiques serait pourtant hors de propos, même s'il est clair qu'il y a ici en moyenne un ou deux zéros de moins. L'élan de cette foire provient du fantastique (et imprévisible) retour au métier qu'ont connu les arts graphiques depuis une quinzaine d'années. L'édition actuelle l'a confirmé. On en arrive au réalisme photographique et aux effets de perspective parfaits, tandis que les formats sont revenus à la raison. Il y avait au Carreau peu de pièces énormes. Les provocations se sont également faites discrètes. «Je m'attendais à davantage de cul», confie un vieux visiteur, apparemment dépité. L'offre s'adresse ici aux nouvelles générations, ô combien convenables. Elles semblent aujourd'hui très loin, les années 1970. La BD a d'ailleurs disparu de «Drawing Now». Reste l'élitisme, cher à l'art contemporain. Soirée VIP en pré-vernissage au Carreau le 29... 

Rien de tout ça au «Salon du Dessin» dont la soirée d'ouverture accueilli ce monde et l'autre. C'était la bousculade en dépit d'une date peu favorable (le mardi de Pâques), d'un contexte politique incertain, d'une finance toussotante et de l'existence, quinze jours avant, d'une certaine TEFAF à Maastricht. Le public passait d'un stand à l'autre entre deux bavardages et deux embrassades. Certaines gens ne se croisent en effet qu'ici, une fois par an. Sur les 39 participants, la plupart sont en plus des habitués. Ils ont tiré au sort leur espace, ce qui est une bonne initiative. La direction aimerait maintenant rajeunir les cadres. Elle mise sur le retour du contemporain. Mauvaise idée. La place est prise. Il n'y a pas forcément les acheteurs voulus non plus. C'est le grand vide chez Karsten Greve ou dans le coin réservé au Prix Guerlain. Deux erreurs de casting (2).

Prix musclés

Le «Salon», comme je vous l'ai dit, possède une solide réputation de cherté. J'y ai vu un Seurat secondaire à 760.000 euros, une académie (spectaculaire, il est vrai) de David à 200.000 et un paysage avec quelques jolis rehauts de pastel (comprenez par là que le tout tenait de la bouillie) de Max Liebermann à passé 300.000. Comme toujours, les marchands allemands et anglo-saxons faisaient valser l'anse du panier bien plus haut que les autres. C'est à croire qu'«artnet» et qu'«artprice», qui rendent tous les résultats de ventes aux enchères publics, n'existent pas. D'où des marges qu'on sait énormes. Et peu justifiées. Notons tout de même qu'une petite feuille vénitienne adjugée 2800 francs (plus les frais) le 9 mars, no 1004, à l'Hôtel de Ventes genevois s'est retrouvée à 45.000 euros chez un Allemand du Salon. Le spécialiste Nicholas Turner pense (mais sans le garantir) à un Greco. Reste qu'il n'existe presque aucun dessin sûr du Crétois. 

Dans ces conditions, ce sont les marchands français qui ont généralement le mieux vendu. Il suffisait de voir se multiplier les points rouges, puis de suivre les réaccrochages au fil des jours. Il y avait là d'antiques maison familiales (comme les De Bayser ou les Prouté), mais aussi les nouveaux venus. Si on attend la relève dans le champ, véritablement sinistré, de la peinture ancienne, celle-ci existe bien dans le domaine graphique. Il suffit de voir Emmanuel Marty de Cambiaire, Mathieu Néouze ou Nathalie Motte-Masselink.

Des ventes aux enchères partout

Même si les gens n'ont que deux yeux, deux pieds et un seul porte-monnaie, il y avait en plus eu les ventes en ville. Huit cette année, si je sais bien compter. Plus des pièces isolées dans les autres vacations. Avec toute la désorganisation dont Paris est capable, trois d'entre elles se sont même retrouvées un temps prévues le même jour, à la même heure. Les choses n'ont finalement pas mal marché, en dépit d'une offre délirante pour un tout petit marché asséché le reste de l'année. En comptant les salons, les galeries et les ventes, j'arrive à près de 3000 feuilles anciennes et 3000 modernes. Il est vrai que les amateurs distingués fréquentent peu ce souk qu'est une vente Millon et que les amateurs d'émotions fortes s'endorment assez vite chez Christie's. Cela fait un premier tri. 

C'est finalement Artcurial qui a le mieux tiré son épingle du jeu. Côté dessins, la peinture ayant hélas presque tourné au désastre. Gabriel de Saint-Aubin et Jacques-André Portail qui incarnent un XVIIIe jugé très démodé ont ainsi réalisé des prix colossaux. 310.000 euros au marteau pour le premier. 177.000 pour le second. Rajoutez près de 30 pour-cent de taxes. Et pensez que le sous-enchérisseur du Portail, qui s'est rattrapé ensuite sur autre chose, est venu avec ses cannes anglaises. Il doit être largement nonagénaire. L'esprit de collection, ça maintient visiblement jeune!

(1) Selon Claudine Papilon, présente à "Drawing Now" depuis dix ans, il ne subsiste cependant que quatre des exposants initiaux.
(2) Ditesheim & Maffei de Neuchâtel, qui participait simultanément à ArtParis (car il y avait en plus ArtParis et le Pavillion des Arts et du Design!), prouvait qu'on peut très bien allier un contemporain sage avec le dessin ancien. 

Photo (Salon du Dessin): Un pastel de Mary Cassatt, l'amie de Degas, chez Hélène Bailly. Une dame qui a tendance à surencadrer les œuvres. 

Prochaine chronique le mardi 5 avril. Sotheby's vend à Paris tout Bertrand Boutet de Monvel. Les héritiers bazardent l'héritage.  

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