Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Orazio Gentileschi vaut-il 35 millions de dollars?

Une pluie d'argent pour une pluie d'or. Sotheby's espère encaisser entre 25 et 35 millions de dollars pour la «Danaé» d'Orazio Gentileschi (1563-1639). La multinationale proposera la toile à New York le 28 janvier. La mise aux enchères aura été précédée d'un «world tour», comme pour les concerts de Madonna. Manhattan, Los Angeles, Hong Kong et Londres auront d'ici là accueilli ce tableau d'assez grande taille. Il s'agit d'aller au devant des acheteurs possibles à ce prix, même si l'on imaginerait mieux comme clients le Louvre d'Abu Dhabi ou les Qataris, vu le voile de pudeur ceignant l'amante de Jupiter. 

Pourquoi suis-je en train de vous parler de cette œuvre, alors que Picasso ou Modigliani ont fait trois ou quatre fois plus cher en 2015? Très simple. Il s'agit d'une peinture ancienne, à sujet mythologique. On sait que l'art classique passe aujourd'hui pour mal se vendre, à quelques exception près. Or Gentileschi n'a rien du très médiatique Le Caravage, même s'il passe parfois (abusivement) pour l'un de ses disciples. Il s'agit d'un nom connu d'une poignée d'amateurs, ou pour d'autre raisons. Orazio est en effet le père de la fameuse Artemisia (1593-vers 1652), qui servit de point de ralliement aux féministes italiennes des années 1970. Peintre elle-même, Artemisia fut victime du viol, suivi d'un procès retentissant, qu'elle a gagné.

Actif à Paris, puis à Londres

Né à Pise, Orazio n'a, lui, vu sa vie entachée par aucune affaire personnelle à sensations, sexuelle de préférence. Il a fait carrière dans des villes italiennes (comme Rome ou Gênes), avant de se voir appelé à Paris par Marie de Médicis, puis à Londres par Charles Ier. C'est d'ailleurs là qu'il mourra, après avoir retrouvé sa fille pour le décor d'un plafond au Queen's House de Greenwich. La maison royale existe encore. Elle a même été restaurée. Las! Le plafond (sur toiles) a émigré ailleurs en ville au XIXe siècle, dans un lieu inaccessible au public. 

Poussé par un «trust» familial, Sotheby's relève là un véritable défi. La maison possède-t-elle une machine de propagande assez forte pour imposer un prix aussi énorme? Est-elle en mesure de créer l'intox persuadant au moins deux acheteurs milliardaires (l'idéal serait trois) d'acquérir une icône historique opposée à leurs goûts habituels? Bien sûr, il s'agit indiscutablement là d'un chef-d’œuvre. L'un des rares encore disponibles d'un peintre largement muséfié. «La joueuse de luth» appartient à la National Gallery de Washington. «L'Annonciation» à la Galleria Sabauda de Turin. «Le repos de la Sainte Famille» au Louvre.

Un tableau sans histoires 

Le tableau doit cependant parler de lui-même. Il ne raconte pas une histoire, ce qui se révèle aujourd’hui bon pour le commerce. Peint pour le Génois Giovan Antonio Sauli vers 1622, il reste chez ses descendants. Il figure ainsi dans des palais de la ville jusqu’en 1975, date à laquelle la marquise Carlotta Cattaneo Adorno le met en vente chez Christie's. L’œuvre sort alors légalement d'Italie, ce qui ne serait plus possible aujourd'hui. Elle se voit acquise acquis par la veuve de Thomas P. Grange, qui la revend dès 1979 au marchand new-yorkais Richard L. Feigen. C'est là que l’a acquis le trust familial anonyme le mettant aujourd'hui à l'encan. Avouez qu'on fait plus sexy dans les provenances. 

Qu'est-ce qui encourage alors Sotheby's à tenter le coup? Deux choses. L'une reste toute simple. Des tableaux italiens majeurs du Seicento italien, il n'en subsiste presque plus en mains privées. L'autre se révèle plus complexe. La maison a fait un tabac en 1995, quand tout allait encore bien pour le marché de la peinture ancienne, avec un autre Gentileschi, «Moïse sauvé des eaux».

Deux rois et un Régent 

Il y a cependant un grande différence. Outre d'être éblouissant, ce tableau biblique avait tout pour faire rêver. Il a été commandé par Charles Ier comme cadeau à son épouse Henriette-Marie, qui venait d’accoucher d'un héritier pour le trône. Celui-ci est en plus le «notorious» Charles II, le souverain le plus débauché de toute l'histoire d'Angleterre. La toile a ensuite été acquise par le non moins sexuel Philippe d'Orléans, Régent de France. Vendue par son arrière-petit-fils à Londres en 1798, elle a alors passé aux comtes de Carlisle, qui en ont fait un joyau de leur château de Castle Howard, l'un des palais les plus visités du pays, jusqu'en 1995. 

La National Gallery en aurait alors eu l'envie, d'autant plus que Gentileschi manquait sur ses cimaises. Elle n'en possédait bien sûr pas l'argent. Un (très) riche amateur a alors payé 7,7 millions de dollars (je n'ai pas retrouvé le prix en livres, mais peu importe) pour le «Moïse». Il l'a aussitôt déposé à la National Gallery pour dix ans. La toile y figure toujours. Elle fait en quelque sorte partie du patrimoine national. Une chose que la «Danaé» ne saurait revendiquer. Elle reste un peu génoise, tout simplement. 

Photo (Sotheby's): Le tableau qui se verra mis en vente à New York le 28 janvier 2016. 

Prochaine chronique le dimanche 13 décembre. Peinture italienne toujours. Venise honore Andrea Schiavone. C'est somptueux!

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