Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Oliver Wick et son Rothko imaginaire

Il restait plutôt détendu, jeudi 9 octobre à Zurich, lors de la présentation de son exposition Egon-Schiele-Jenny Saville". Oliver Wick quitte pourtant le Kunsthaus de Zurich, où il n'est entré que le 1er juin 2013 comme commissaire permanent d'expositions. L'homme a donné sa démission, plus ou moins forcée. Il faut dire qu'il traîne une casserole aussi lourde qu'une batterie de cuisine complète. 

L'affaire a éclaté le 10 avril 2014 dans les colonnes du "Tagesanzeiger" sous la plume de Paulina Szezesniak. Il y avait eu avant une dépêche de l'Agence France Presse, plus elliptique, en date du 4 avril. "Le Temps", qui est un journal de réflexion, a développé le sujet le 12 juin dans un article signé Catherine Cochard, ce qui n'a pas empêché Wick de se montrer à "Art/Basel" quelques jours après. Tout le monde peut donc tout savoir.

Une affaire gigantesque

L'enquête se lit comme un polar. Je vais cependant simplifier. En 2008, Wick a garanti l'authenticité d'une toile de Mark Rothko (1903-1970), vendue pour 7,2 millions de dollars. Elle était confiée à la prestigieuse galerie Knoedler de New York par Glafira Rosales, une dame de sulfureuse réputation. Le Suisse servait d'expert. C'est lui qui a organisé à la Fondation Beyeler, où il travaillait alors, la rétrospective Rothko en 2002. Le tableau en question y figurait. 

Il s'agirait d'un faux, faisant partie d'une série d'au moins trente, réalisée par un Chinois inconnu, Pen-Shen Quian, dans les années 1990 pour le compte d'un certain Carlos Bergantinas-Diaz, le partenaire de Glafira Rosales. Des provenances ont été inventées. Les pièces lentement écoulées. Selon l'acte d'accusation, le Suisse était "au courant des éléments montrant qu'il s'agissait d'un faux." Une imitation qui n'aurait jamais été montrée aux auteurs du catalogue raisonné de l'artiste. Il y a bien sûr action judiciaire aux Etats-Unis. L'acquéreur n'est pas content. On ne va pas pleurer sur son sort. Frank J. Fertitta III est propriétaire de casinos et d'une société organisant des championnats d'"ultimate fighting". Je n'ai pas besoin de vous faire un dessin, même si nous parlons ici peinture.

Tarifs scandaleux

Là où la chatte a vraiment mal au pied, c'est à cause du montant touché par Oliver Wick, qui se révèle par ailleurs un monsieur très sympathique. La galerie Knoedler (qui a brutalement fermé en décembre 2011) lui a versé 300.000 dollars pour son authentification. Le spécialiste a par ailleurs reçu 150.000 dollars de Fertitta III. Des sommes qui font penser aux encaisses de Werner Spies pour avoir authentifié de faux Max Ernst. Spies a été condamné pour ces tarifs scandaleux autant que pour ses erreurs par la justice française en 2013. 

On comprend que le Kunsthaus soit un peu gêné. Wick risque de l'être encore davantage. Il faudra que cet auteur d'excellentes expositions en Suisse ("Serra/Brancusi" ou "Rencontres visuelles" à la Fondation Beyeler) comme ailleurs (Rome, Munich, Bilbao...) retrouve du travail. Il est vrai que la capacité d'oubli de l'être humain, et donc de pardon, se révèle incommensurable. Et le mode de l'art en a vu d'autres!

Un prix trop modique

Un élément trouble cependant. Le prix de 7,2 millions de dollars constitue ce qu'on appelle un "faux prix". Trop ou trop peu. Je viens ainsi de lire dans la presse italienne que deux Rothko majeurs et un Richard Diebenkorn de la succession Rachel Lambert Mellon ont été vendus 300 millions de dollars en "tractation privée". On parle de la famille royale du Qatar comme acheteuse. La nouvelle est donnée comme venant du site spécialisé bloomberg.com

Cet article accompagne la critique de l'exposiiton "Egon Schiele-Jenny Saville" situé juste au dessus dans le déroulé.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."