Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Médecins sans frontières a hérité d'un Marcel Duchamp... classé

Crédits: Artcurial

Où est la morale? On se le demande souvent en ces temps où les pompeux préfèrent parler d'éthique, ce qui fait plus sérieux, voire de déontologie, le «gie» conférant à la chose une illusion de science. Je vais donc vous raconter une petite histoire, dont le dénouement reste à venir. 

Dans les ventes des 5 et 6 juin, Artcurial mettra notamment en vente, parmi les pièces impressionnistes et modernes, un tableau de Marcel Duchamp. Une rareté. On sait que l'artiste, autant par paresse qu'à cause d'une idée de dépassement de la peinture, a fort peu produit de toiles. «Nu sur nu» date de 1911. Il anticipe donc les deux versions de «Nu descendant un escalier» de quelques mois à peine. On a pu la découvrir en 2014 à l'exposition que le Centre Pompidou a consacré à Duchamp jeune, des origines au «Grand verre».

Valeur amoindrie 

L’œuvre a été il y a bien longtemps acquise de l'artiste par Pierre-Henri Roché (1879-1959). Un écrivain. Tout le monde connaît (ou plutôt connaissait) de lui au moins un roman, «Jules et Jim», qui reste lié au nom de François Truffaut. Roché a fini par vendre ce bien à Arnold Fawcus. La veuve de ce dernier l'a ensuite hérité. Elle est morte il n'y a pas si longtemps. La vieille dame a voulu que le bénéfice de sa vente aille à Médecins sans frontières. Un joli geste. 

Seulement voilà! Une ministre de la culture (j'ignore s'il s'agit encore de Fleur Pellerin ou déjà d'Audrey Azoulay) a décidé de classer en 2016 «Nu sur nu» trésor national. La chose signifie que le Duchamp ne pourra plus quitter le territoire français, si ce n'est éventuellement pour une exposition. La chose a une forte répercussion financière. On sait que le marché intérieur reste plutôt atone en France, pour être poli. La chose explique l'estimation, plutôt basse: entre 500.000 et 700.000 euros. Autant dire que Médecins sans frontière se retrouve largement perdant dans cette affaire.

Une seule bonne solution 

La seule possibilité est que deux gros acheteurs se battent les 5 et 6 juin, pour acquérir l’œuvre et l'offrir à une institution, histoire que le gagnant amortisse ses impôts tout en soulageant sa conscience. Cette chance reste faible. Il est donc permis de se demander si le ministère n'aurait pas mieux fait de fermer les yeux (ou de se voiler la face). Soit dit entre nous, si l'importance historique de «Nu sur nu» apparaît indéniable, il n'en s'agit pas pour autant d'une icône du XXe siècle.

Pratique

Pour en savoir plus, www.artcurial.com 

Photo (Artcurial): «Nu sur nu», 1911, fragment.

Texte intercalaire.

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