Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/ Maastricht a joué les foires sans empoigne

Cela fait déjà dix jours, autrement dit une éternité. Depuis la conclusion de la TEFAF de Maastricht, autoproclamée la plus importante du monde ("the fair that defines excellence in art"...), il y a eu tant de salons à Paris que celui-ci a l'air d'une vieille lune. Difficile pourtant de faire l'impasse sur la réunion de 274 exposants (huit de plus qu'en 2013) proposant la modeste somme de 35.000 objets, tous genres confondus. Ce supermarché de luxe va du coup de l'âge de la pierre à aujourd'hui. J'ai bel et bien vu des silex taillés chez deux exposants, Charles Ede et Gordian Weber. De quoi commencer une collection très "Guerre du feu"... 

Si je parle de supermarché, c'est bien parce qu'il existe ici des rayons, comme aux Galeries Lafayette ou chez Globus en Suisse. Les vendeurs se voient regroupés par spécialité. Le visiteur n'a pas le temps de tout voir, surtout en un jour. Or il reste impossible de trouver une chambre dans ce qui reste une petite ville hollandaise. Y venir tient en plus de l'ascèse. Les super-riches peuvent certes poser leur jet privé sur l'aéroport voisin. Il y a eu 375 arrivées en 2014 par la voie des airs. Les autres doivent soit remonter laborieusement depuis Amsterdam, en changeant trois fois de train, soit emprunter un tortillard à Liège, en sortant du Thalys venu de Paris. Vous l'aurez compris. La TEFAF doit se mériter.

Le vernissage aux 10.000 invités

Ils étaient pourtant 10.000 invités, le 12 mars, à avoir fait le chemin. Le vernissage reste cependant à éviter. Ces Belges, ces Allemands et ces Néerlandais très comme il faut obstruent les allées, empêchant de regarder les stands. C'est qu'ils attendent les plateaux de nourriture! On a beau être fortuné et ne pas payer en tant qu'hôtes l'entrée, fixée à 55 euros par personne. L'attrait du gratuit va plus loin. Il s'est consommé ce soir-là 150.000 canapés, en plus de verres de vin et de champagne. Il faut bien cela pour réaliser des ventes, même s'il y a à Maastricht les envoyés de 230 musées internationaux. Un beau succès pour une foire modestement partie du regroupement de 28 antiquaires en 1978. 

Les jours suivants le vrai public, celui qui a payé donc, peut tranquillement arpenter les allées portant les noms des rues chics de la Planète (il y a même un "Place Neuve", mais j'ignore s'il concerne Genève). Ici, on recherche davantage des clients que des visiteurs. "Nous n'avons pas envie de servir de promenade dominicale aux familles", me confie un marchand, dont je tairai charitablement le nom. Les amateurs se concentrent en principe sur "leur" partie. A côté de la peinture ancienne, en déclin, il y a l'archéologie, le design, l'art moderne, le contemporain, l'Asie et même le papier, relégué au premier étage. Un secteur indiqué presque nulle part. Il s'y réalise pourtant des affaires. "Je suis ravi", avoue Daniel Lévy, venu de Paris. "J'ai vendu cinq œuvres, cinq autres sont en tractations. Je ne connaissais pas les acquéreurs. J'ai aussi reçu des propositions d'achats."

Art ancien et archéologie à prix compétitifs 

"Tout coûte ici un million", assure un conservateur suisse, aujourd'hui émigré à Ottawa. C'est inexact bien sûr. Il y a d'abord ce qui vaut davantage comme le Van Gogh (affreux) de la galerie Dickinson ou le Velázquez (rébarbatif) d'Otto Neumann. Mais il y a aussi, chez les marchands donnant dans le quantitatif, des babioles à 5000, voie à 2000 euros. "Comparativement à la contemporain, la peinture ancienne devient abordable", explique Adam Williams, qui propose un sublime Sébastien Bourdon (un artiste français du XVIIe siècle) pour 350.000 euros. "Il vient du château des Spencer, la famille de Lady Di. Le cadre est superbe. Pour ce prix-là, vous avez dix centimètres carrés de Picasso." Reste qu'il s'agit d'une pièce de musée davantage que d'appartement et que les gens de musée, selon mon interlocuteur, manquent de "balls". Pas besoin de traduire... 

Même ordre de prix pour l'archéologie, notamment représentée à Maastricht par Sycomore, seul représentant genevois à la TEFAF avec Rob Smeets, qui possède une boîte aux lettres à Carouge pour vendre de la peinture baroque italienne. "Je suis heureux de disposer de quelques mètres de plus cette année", explique Jean-Louis Domercq, qui montre (notamment) un énorme bijou scythe en or et un superbe vase égyptien. C'est cependant un prix affiché par son confrère Rupert Wace que je citerai. "Ce vase grec est non seulement parfait de forme, avec une belle peinture, mais il est demeuré intact. Aucune restauration." A vendre pour 170.000 euros.

Un goût assez conformiste 

D'une manière générale, même si le mètre carré coûte ici le tiers de celui de la Biennale des antiquaires au Grand Palais parisien, tout donne cependant dans l'attendu. Le ciblé. Peu de surprises. Peu d'audaces. Il faut rentabiliser le séjour, le transport, les assurances et la "déco", même si cette dernière se voit parfois recyclée. Le public de la TEFAF reste conformiste. La céramique Art Nouveau amenée par Jason Jacques peut ainsi surprendre par sa folie. "La première année, j'avais l'air d'un ovni", confesse le flamboyant Américain (1). "La seconde, les gens ont commencé à regarder. Cette fois, ils semblent s'accrocher. Il faut que je revienne en 2015." 

Sa place semble assurée, même s'il existe ici une longue liste d'attente, comme pour "Art/Basel". Les Français Talabardon & Gautier ont, eux, cartonné dès leur première venue en 2014, avec leur peinture du XIXe siècle. Mais il s'agit de redoutables commerçants. Un talent qui compte. Avec son bagout, Bertrand Gautier vendrait un réfrigérateur à un esquimau.

Prochaine édition, toujours au MCC de Maastricht, qui ressemble au Palexpo genevois en à peine plus joyeux, du 13 au 22 mars 2015. Photo (TEFAF): L'aiguière de la Renaissance en forme d'autruche achetée chez Kugel par le Metropolitan Museum of Art de New York. 

(1) Je ne devrais peut-être pas le raconter. Mais à la Biennale des Antiquaires parisienne de 2010, qui reste un des lieux les plus coincés du monde, Jason Jacques m'a dit qu'il baisserait ses culottes si je lui permettais de photographier mes tatouages. Et il l'a fait. Devant tout le monde! 

Prochaine chronique le mardi 1er avril. Marché de l'art toujours. Paris a vécu sa "Semaine du dessin". Première partie, le dessin ancien, où régnaient aussi les Talabardon & Gautier.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."