Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / Les tsars reviennent à l'Hôtel des Ventes genevois

C'est devenu une tradition de fin d'année, un peu comme le sapin de Noël. Tous les mois de décembre, depuis dix ans, l'Hôtel des Ventes genevois propose des soirées russes. Tout a pourtant commencé accidentellement, comme le rappelle Bernard Piguet, en charge de la maison. "Un homme a débarqué avec une énorme valise, alors que nous bouclions un catalogue. Il n'avait aucune idée du contenu." Le bagage a été négligé. Puis Claire, l'épouse de Bernard, l'a ouvert. Il contenait des montagnes de lettres, adressées au précepteur carougeois des enfants du tsar Alexandre III. "Je me suis mise à lire ces messages, écrits en français. J'y ai passé des soirées, et même des nuits. Cette vie impériale intime, suivie par la relative déchéance de grandes-duchesses en exil, me passionnait."

On connaît la suite. Aux cours d'enchères folles, cette correspondance inédite, regroupée par lots cohérents, a doublé, décuplé, parfois même centuplé les estimations, voulues prudentes. Une autre branche des descendants de Ferdinand Thormayer a retrouvé la suite de l'héritage. Même passion dans la salle et aux téléphones. Puis il y a eu le délire autour de la succession du danseur Serge Lifar. D'où une réputation internationale. "Les lettres actuelles, comme les photos ou la tabatière de Nicolas Ier, nous viennent de l'étranger", souligne Bernard Piguet. "Des Américains et des Allemands ont pensé que nous les vendrions mieux que les multinationales du marché de l'art."

Identifications difficiles

Dans une petite pièce de la rue Prévost-Martin, aménagée à l'avance tandis que le reste des 1826 lots trouvent péniblement leur place à côté, l'ensemble russe bénéficiait cette année d'une présentation spéciale. Il s'agissait de raconter leur petite histoire, qui fait partie de la grande. Claire Piguet a en effet consacré beaucoup de temps, avec l'aide d'une traductrice ("je ne parle pas encore le russe"), à déchiffrer une masse de feuillets, écrits cette fois par deux tsars et des impératrices. Il fallait aussi les mettre en contexte. "La difficulté est d'identifier certains personnages, même s'il y avait des enveloppes avec quelques indications. Dans la famille Romanov, tout le monde porte les mêmes prénoms. Il m'est arrivée de partir sur de fausses pistes."

Maintenant, tout se tient. "Certains ensembles apparaissent cohérents, malgré des "trous". Le ou la correspondant(e) s'excuse à un moment de son long silence. D'autres échanges demeurent sans doute lacunaires. Nous avons des années d'allers et retours intenses, notamment avec des grandes-duchesses mariées à l'étranger. Puis, silence pendant des années. Et tout recommence comme si de rien n'était." Cette correspondance provient des USA. "Un soldat américain, journaliste pour un journal militaire après 1945, les a reçues, sans lire le contenu. Sa veuve a donné le tout à un voisin universitaire. Ce dernier a mis des décennies à s'y intéresser. Et il a eu le choc." Le destin de certaines archives tient à peu de chose...

Deux vases, une tabatière et l'album de photos privé d'Alexandre III

A part les lettres de Nicolas Ier, d'Alexandre II ou de la tsarine Maria Alexandrovna, dont la correspondance se voit résumée dans un catalogue développé, Bernard Piguet tient à insister sur trois lots, "même si on pourrait tenir une autre conférence de presse sur l'exceptionnel mobilier chinois Ming que nous proposons." L'occasion de poser quelques questions.

La couverture montre deux vases en porcelaine de Saint-Pétersbourg.
Ils sont uniques. Il s'agit d'une commande impériale. Nicolas Ier voulait en 1849 un cadeau prestigieux pour sa belle-sœur, devenue veuve. Grâce à une chercheuse, Anna Vladimirova Ivanova, nous savons tout sur ces deux pièces, proposées par un collectionneur de la Riviera vaudoise. Les documents sont publiés, avec des photos de détails, dans le catalogue. Les peinture d'après des tableaux hollandais de Miéris (1635-1681) se révèlent d'une qualité extraordinaire. Le peintre sur porcelaine a dû modifier les toiles afin de les adapter à la forme du vase. Il s'agit du lot estimé le plus cher. Nous en espérons entre 300.000 et 500.000 francs.

Il y a aussi une tabatière.
Elle arrive de Grèce. Nous en avons reçu une image par mail. Elle nous a séduits. Nous avons cependant eu un choc à l'arrivée. Elle se révélait bien mieux qu'en photo. Les diamants étaient magnifiques, le portrait de Nicolas Ier de grande qualité, l'état de conservation parfait. La tabatière conservait sa boîte d'origine.

Une vitrine présente de petites photos carrées.
Elles ont une histoire extraordinaire. En janvier 1944, les Allemands ont incendié le palais de Gatchina. Un acte gratuit. Parmi les soldats se trouvait Otto Hofmann (1907-1996), un ancien membre du Bauhaus qui avait eu l'imprudence de revenir au pays en 1938. Dans les décombres, il a trouvé l'album privé d'Alexandre III. Il l'a emporté pour garder un témoignage de cette résidence. Capturé cette fois par les Soviétiques, il a réussi à se faire libérer dès 1947, emportant avec lui les images conservées au péril de sa vie. C'est sa famille qui les met en vente. Elle n'a pas besoin d'argent. Elle voudrait que le geste de son ancêtre soit connu. Hofmann a parallèlement pris clandestinement des photos de l'incendie de Gatchina.

Revenons aux lettres. Elle sont inédites. L'ensemble se verra démembré. Chaque acquéreur décidera du sort de ses achats.
J'en suis conscient. J'ignore juste si la passion sera en décembre la même que celle des autres années. Cela dit, je peux vous dire une chose. Nous les avons transcrites. Nous gardons, dans nos dossiers, une copie du tout. Il peut y avoir ultérieurement des pertes.

Pratique

Hôtel des Ventes, 51, rue Prévost-Martin, Genève, ventes lundi 9, mardi 10, mercredi 11 et jeudi 12 décembre. Exposition publique le vendredi 6, le samedi 7 et le dimanche 8 décembre de 12h à 19h. La vente russe se déroulera le lundi 9 décembre à 19h. Tél 022 320 11 77, site, avec catalogue en ligne: www.hoteldesventes.ch ou swissauction.ch Photo (Hôtel des Ventes): La couverture du catalogue avec les deux vases impériaux.

Prochaine chronique le dimanche 1er décembre. Littérature, pour changer. Le Prix Lipp disparaît. Un soutien de moins pour les auteurs et l'édition suisse.

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