Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Les encaisses baissent, mais les prix du moderne restent énormes

Crédits: Sotheby's

La nouvelle est alarmiste. Normal. Elle sort d'un quotidien français («Le Monde» du 27 juillet), et vous connaissez comme moi les journalistes. Avec eux, tout va mal et ce sera bientôt pire. Une bonne nouvelle n'est pas vraiment une nouvelle. Il faut de la catastrophe. Pour Harry Bellet, «Le marché de l'art tombe de son socle». Les six premiers mois de 2016 ont marqué une chute par rapport à la même période de 2015. «Moins 37 pour-cent chez Christie's et moins 24 pour-cent chez Sotheby's». Il y a là de quoi impressionner. Un vrai toboggan. 

En fait, les choses ne se révèlent pas simples. J'ai un peu cherché. Voilà ce que cela donne. En 2016, année incertaine à cause du référendum sur le Brexit ou des élections américaines, c'est le volume des grandes ventes et non les prix qui ont baissé. Les gros vendeurs attendent des temps supposés meilleurs. Je vous en donne deux exemples. La soirée londonienne de Sotheby's en juin de peinture impressionniste et moderne comprenait 27 lots et celle de Christie's 31. Les deux maisons en proposaient chacune une cinquantaine en 2015. Sotheby's a dépassé les estimations, le 21 juin, avec notamment un Picasso cubiste à 52,3 millions d'euros (1), le plus gros chiffre atteint à Londres depuis cinq ans. Christie's a en revanche connu une soirée difficile. Beaucoup d'invendus. Mais si les œuvres étaient de qualité, certaines semblaient (à en lire «il Giornale dell'arte» de juillet-août) «trop atypiques». Or les collectionneurs les plus riches veulent logiquement du Monet qui ressemble à du Monet et du Dalí qui ait l'air de Dalí...

Des clients anglais 

A Londres toujours, le résultat du vote sur le Brexit n'a pas douché tout le monde. La vente d'art contemporain de Sotheby's le 28 juin correspondait aux estimations hautes. Il y a eu de nouveaux records pour Keith Haring, rentré en grâce, et pour la Britannique Jenny Saville. Cette dernière a beau rester méconnue en Europe continentale (on l'a pourtant vue au Kunsthaus de Zurich), 8 millions d'euros pour une de ses énormes toiles, c'est cher. Christie's a réussi à dépasser cette fois de peu ses estimations le 29, en dépit d'un couac de dernière heure. Soixante minutes avant la vente, le propriétaire d'un Gerhard Richter prisé la bagatelle de 17 millions d'euros a retiré son bien des enchères. Mieux encore, s'il y a eu beaucoup d'achats effectués par des étrangers, les Anglais ont fait des emplettes. Dix des 39 pièces proposées par Christie's resteront ainsi en Grande-Bretagne. 

Ce n'est donc pas le naufrage. On pourrait plutôt parler de contraction. Le marché de l'art n'est pas forcément lié aux événements politiques ou économiques. Les années 1950, sommet des «Trente Glorieuses», ont ainsi connu des prix étonnamment bas pour sur le marché de l'art. Et puis tout change. Les habitudes comme les goûts ou les clients. De nombreux acheteurs de 2016 sont des nouveaux-venus. Selon «Les Echos» cette fois, ils formeraient plus du tiers des acquéreurs d’œuvres coûtant entre un et cinq millions de livres. Et bien des clients se ravitaillent aujourd'hui en ligne, même chez Christie's ou Sotheby's. Les ventes par le biais du Net ont augmenté chez ces derniers de 96 pour-cent en 2016. Mais attention! Souvent pour de petites sommes. La moyenne du prix sur le Net resterait de 6289 livres. On voit que les comptes sont précis.

L'arbre et la forêt 

Ce qui a en fait manqué, début 2016, c'est non seulement la marchandise, mais le prix fou. Quelque chose comme les 170 millions de dollars pour «Les femmes d'Alger» de Picasso en 2015. Un tel record dope fatalement les résultats. La presse, on le sait, ne se fait l'écho que des records. Mais il ne faut pas oublier que la moyenne se situe, pour faire simple, autour de 10.000 dollars. Une somme énorme pour beaucoup de gens. La plupart des Américains, je viens de le lire, auraient de la peine à réunir 400 dollars «cash» en cas de difficulté. Il suffit de faire le calcul. Pour atteindre 170 millions de dollars, il faut l'équivalent de 17.000 œuvres à 10 000 dollars, soit l'équivalent de 50 ventes courantes à 300 lots. Et il y a en vente beaucoup de choses à 2000 ou 3000 dollars... 

On voit que l'arbre cache toujours la forêt. C'est vrai que des catégories entières de biens se vendent aujourd'hui mal, voire pas du tout. Il semble non moins clair que d'autres émergent. Qui aurait cité la photo ou les planches de bande dessinées il y a une trentaine d'années? Et puis, comme pour tout, le marché de l'art se croit voué à la croissance éternelle. Ce n'est matériellement pas possible. Il y a les bonnes années et les mauvaises. En attendant peut-être un vrai krach, comme les esprit chagrins le prédisent depuis un certain temps déjà pour l'art contemporain, qualifié par eux de "bulle". Mais le contemporain constitue-t-il au fait un goût profond, un potlatch du genre casino ou un investissement de père de famille? Il faudrait une fois se décider!

(1) J'ai laissé le prix en euros, sans convertir. Il y a eu de brusques fluctuations des cours fin juin.

P.S. Ceci dit, je me suis laissé dire que les ventes suisses du premier semestre 2016 ne se sont en général pas très bien passées dans les cantons alémaniques.

Photo (Sotheby's): La vente du Jenny Saville, acquis par le Long Museum de Liu Yiqian pour 8 millions d'euros, le quadruple de l'estimation.

Prochaine chronique le samedi 13 août. Venise découvre le paysagiste du XIXe siècle Ippolito Caffi, qui a passé par Genève.

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