Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / Le monde opaque des collectionneurs suisses

"Collection privée, Suisse". Discrètement apposés sur les étiquettes de presque toutes les grandes expositions du monde, ces trois mots font rêver. Mieux que cela. Ils suscitent autant de fantasmes, surtout chez nos amis français, que ceux de "Ports Francs", de "comptes numérotés" ou de "forfaits fiscaux". Après avoir été longtemps associée au chocolat, la Suisse se retrouve rattachée à toutes les obscurités financières... 

Les collections d’œuvres d'art n'ont pourtant rien d'helvétiques au départ. Pas de Cour d'Ancien Régime. Pas de réelle noblesse. Pas de grande bourgeoisie ostentatoire. Il y a bien eu, à Genève, les tableaux que François Tronchin vendit à la Grande Catherine en 1770. Ils figurent aujourd'hui à l'Ermitage de Saint-Pétersbourg. Mais il s'agissait là d'une exception patricienne. Il faudra attendre les années 1900 pour que tout démarre enfin, et de l'autre côté de la Sarine.

Assise industrielle 

Pourquoi là, et à ce moment? Parce que l'assise industrielle permettait enfin à des héritiers d'aspirer à autre chose que regarder des livres de compte. L'exemple le plus connu reste celui du Soleurois Josef Müller (1887-1977), tôt orphelin, qui achète à 20 ans, en 1907, son premier Hodler et son premier Cézanne. Mais les Barbier-Mueller, qui en arrivent aujourd'hui à la quatrième génération avec les enfants de Gabriel, établi au Texas, le rappellent volontiers. Josef n'aurait sans doute pas franchi le pas s'il n'avait fréquenté un camarade dont les parents possédaient déjà (en 1906!) un Picasso rose. L'histoire ne dit pas comment le Picasso en question était arrivé là.

La mode était lancée. Winterthour va connaître une véritable émulation après 1910. Il y aura d'un côté Oskar Reinhart (1885-1969), l'un des ayant-droit de la Volkart, alors quatrième firme cotonnière mondiale. Un homme aux goûts classiques, de Lucas Cranach à Paul Cézanne. De l'autre, Arthur (1870-1936) et Hedy Hahnloser (1873-1952), dotés de moyens plus modestes. Pour risquer une comparaison proustienne, les Reinhart étaient des Guermantes, tandis qu'Hedy jouait les Madame Verdurin. Passionnée par la peinture française, elle fixa ainsi les règles d'un nouveau jeu social. On n'existait pas vraiment pour elle sans quelques Renoir et beaucoup de Bonnard aux murs. Maillol restait, lui, au jardin.

Au travers des générations

J'ai l'impression ici de procéder ici à un historique. Tel n'est pas le cas. D'abord, grâce aux Hahnloser, les bases sont posées. Les collections suisses resteront tournées vers l'art moderne. Avec des exceptions, bien sûr. Mais celles-ci consisteront souvent dans des ensembles formés à l'étranger et venus, comme leurs propriétaires, passer leurs vieux jours au Tessin ou dans des campagnes alémaniques (les Koetser à Zurich, les Kisters à Kreuzlingen). Une grande partie des avoirs Thyssen, abrités à Lugano-Castagnola jusqu'à leur vente en 1993 à l'Espagne, était déjà formée par Heinrich Thyssen (1875-1947) lorsque ce dernier prendra ses distances géographiques avec un parti nazi qu'il avait pourtant financé au départ. 

L'autre motif de ce rappel est la durée de nombreux ensembles, même s'ils se modifient sans cesse par ventes et par achats. Il y a beaucoup de légataires individuels, même s'il existe des fondations. Il ne faut pas s'imaginer que tous les tableaux achetés par le fabricant d'armes Emil Georg Bührle (1890-1951) aient fini dans une villa dont le contenu doit passer (l'accord est enfin signé) en 2017 dans le nouveau Kunsthaus de Zurich. Il existe des descendants. Les enfants et petits-enfants de Martin Bodmer (1899-1971) possèdent une partie des "highlights" exposés à Cologny. Quant à la Fondation Hanhloser-Jaeggi, elle se révèle à l'image de la Villa Flora familiale, partiellement ouverte au public en 1995. Bien des toiles en sont restées exclues. Un important Van Gogh aurait ainsi pu se voir vendu, il y a quelques années, pour un saladier à l'Hôtel Bellagio de Las Vegas, propriété de l'extravagant Steve Wynn...

Placards et vitrines 

Dans ces conditions, il peut coexister, pour reprendre le mot de Sacha Guitry, des "collectionneurs placards et des collectionneurs vitrines". Les premiers demeurent aussi invisibles que des sous-marins s'ils n'achètent plus et ne vendent pas. J'ai récemment entendu parler par un ami d'une femme habitant à Champel. Appelons-la Madame B. Son appartement tient du musée d'art moderne. une chambre par artiste célèbre. Mais cette riche veuve ne fait jamais parler d'elle. Idem, en dépit des apparences, pour un courtier d'art assez secret travaillant depuis Genève. Nommons-le Monsieur T. Je me souviens d'avoir vu chez son père un somptueux Degas dans l'entrée et un célèbre Manet, exposé depuis à Orsay, au-dessus du canapé. 

En Suisse, la catégorie placard reste de loin la plus commune. Il n'en a pas toujours été ainsi. Comme le rappelle une ex-conservatrice de musée, aujourd'hui à la retraite, les catalogues d'exposition ont longtemps indiqué les noms des propriétaires. Il en allait encore ainsi lors de l'historique présentation au Palais de Beaulieu de Lausanne, dans le cadre d'"Expo64", des chefs d’œuvres des collections helvétiques. Et puis, après l’envolée des prix dans les années 1970 et 1980, les gens ont pris peur. Du fisc. Des droits de succession. Des voleurs. De la publicité. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, où la formation d'un ensemble prestigieux constitue un moteur d'ascension sociale aussi fort que la bienfaisance. On a même connu des retraits. Si Oscar Ghez (1905-1998), fondateur du Petit Palais à Genève en 1968, se montrait volontiers en public, ses successeurs brillent pas la discrétion, même s'ils prêtent beaucoup. Il faut dire qu'ils croulent sous des milliers de tableaux...

La force de l'anonymat

C'est donc par des prêts anonymes que l'on devine l'actuel contenu des collections du pays. Le propriétaire choisit en accord avec le (ou la) comissaire le degré de mystère. Il donne parfois le droit d'indiquer la ville. Ou alors le pays. Souvent, il agit par le biais d'une galerie (courtesy of). Certaines gens de musée, comme naguère Juliane Cosandier à l'Hermitage, disposent à la longue d'un énorme réseau. La directrice lausannoise était parvenue, avant son départ en 2011, à organiser un vaste hommage aux privés helvétiques. Comprenant des Max Ernst superbes, l'accrochage culminait avec un Mark Rothko fabuleux. 

Mais il y a aussi les déposants, surtout en Suisse alémanique. Depuis janvier 2013, le Museum Rietberg de Zurich présente 600 des 2400 céramiques chinoises (et une poterie chinoise peut actuellement valoir des millions!) réunies par les frères Zuellig, des Suisses de Manille ayant gardé un pied à Rapperswil. De l'autre côté de la Limmat, le Kunsthaus tient du garage pour chefs-d’œuvre. Un amateur, dont l'actuel directeur de l'institution Christoph Becker tairait le nom même sous la torture, a ainsi déposé en 1989 "Yo Picasso". Une icône du maître, datant de 1901. Elle venait de se voir vendue alors 47,8 millions de dollars à New York. Il serait plus difficile de cacher l'origine du "Portrait de Patience Escalier" et de "L'autoportrait à l'oreille coupée" de Van Gogh, proposés dans la salle d'à côté. Les deux toiles appartenaient à Stavros Niarchos, mort à Zurich en 1996.

Le cas des marchands collectionneurs 

Ce qu'on sait du contenu réel des collections d'art helvétiques tient donc du jeu de cache-cache. Difficile de distinguer des particuliers les fondations des propriétés privées. Impossible d'obtenir des noms, et par conséquent d'être sûr qu'il s'agit bien de résidents suisses. Et il y a en prime les ports francs, non seulement de Genève, mais de Bâle et de Zurich! Tout devient encore plus compliqué avec les grands commerçants, par définition à la tête d'un stock. "Il n'y a pas de collections de marchands, seulement des invendus", disait jadis l'un d'eux, le Parisien Nicolas Landau. 

La chose peut s'éclaircir. Parfois. A 72 ans, Pierre Huber fait le ménage. Le galeriste genevois avait présenté à Lausanne en 2005 une partie de sa collection sous le titre de "Private View". Il a organisé depuis une vente, assez contestée. Aujourd'hui, l'homme peaufine sa Villa Rafaela, la fondation qu'il ouvrira sur la côte portugaise. Il avoue modifier sa collection, très contemporaine, en fonction du lieu et de ses goûts actuels. Steven Parrino, Subodh Gupta ou Christopher Wool y occuperont une place importante. Mais qu'en est-il des Nahmad, dont le Kunsthaus de Zurich (toujours lui!) a montré en primeur la collection privée en 2011? En quoi les 300 tableaux (Picasso, Matisse...), au goût passe-partout, pour ne pas dire impersonnel, se distinguent-ils des 4000 autres, abrités à 90% par le Port Franc de Genève? Et cet ensemble, estimé au bas mot 4 milliards de dollars, est-il vraiment suisse? Cette tribu libanaise d'origine syrienne vit entre Londres, New York et Monaco.

Kornfeld et ses initiales

Certains collectionneurs opèrent pourtant leur coming out. Ils ne se révèlent certes pas aussi flamboyants que Jean-Paul Barbier-Mueller, dont la collection se modifie sans cesse (il a vendu, hélas mal, ses objets précolombiens en 2013 afin de se recentrer sur l'Afrique et l'Océanie). Mais ils se dévoilent, parfois à demi. Jean-Paul Croisier (né en 1938), l'avocat genevois, prête ainsi avec le sigle JPC. Idem pour le marchand bernois Eberhard W. Kornfeld (né en 1923), qui a repris sous son nom la maison d'enchères Klipstein en 1951. Les initiales EWK tiennent du secret de polichinelle. Et pour cause! L'amateur détient notamment la plus importante collection privée de Kirchner, un expressionniste allemand devenu hors de prix. EWK se trouve ainsi à l'origine du Kirchner Museum de Davos, fondé en 1982. 

D'autres vont plus loin. Chaque année, ou presque, un gros amateur sort de l'ombre. Ce fut en 1998 le cas, à Jésusalem, de l'Alémanique Werner Merzbacher (né en 1924). Marié à Gabrielle, la fille du magnat de la fourrure Bernhard Mayer, qui avais acquis vers 1910 "Le couple" de Picasso, l'octogénaire occupe aujourd'hui le devant de la scène. La Fondation Gianadda lui a rendu hommage en 2012. Il faut dire qu'il possède notamment sept Kandinsky fabuleux, achetés au bon moment (la fin des années 1970), quand ils coûtaient un million de dollars pièce. Les mauvaises langues disent l'homme aussi volontiers vendeur. Aux plus hauts prix, cette fois.

Le cas Looser 

D'autres ont suivi. je citerai l'exemple atypique de Jean Bonna (né en 1945). Très bon genre, le banquier, qui a quitté Lombard Odier Darier et Hentsch en 2007, œuvrait au départ dans la discrétion. Un ensemble bibliophilique unique, commencé à 12 ans. Puis un autre, entamé sur le tard, de dessins anciens. Son nom n'était pas prononcé. puis il devait rester tu, comme celui de Jean Claude Gandur (né en 1949), longtemps demeuré le mécène masqué (et potentiel) du Musée d'art et d'histoire de Genève. En 2005, Jean Bonna offrait à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris un cabinet d'expositions. L'année suivante, il montrait à Paris, puis à Genève, ses dessins. depuis, tout le monde le connaît. Pour ce qui est de Gandur, pas besoin d'entrer dans les détails. Le Genevois est devenu hyper-médiatique avec sa "fondation pour l'art".

Et l'année 2013? Eh bien, elle aura été celle d'Hubert Looser (né en 1938), l'ex-patron du Walter Rentsch Holding AG. L'homme a commencé par s'intéresser aux modernes suisses. Il a ensuite passé à l'Europe. Les Etats-Unis ont suivi, en même temps que les voyages pour affaires. Avec flair, ce défricheur a acquis des artistes aux tarifs aujourd'hui prohibitifs. Citons Willem de Kooning, l'expressionniste abstrait, dont il possède une bonne vingtaine d’œuvres valant chacune une fortune. Looser n'en fait pas mystère. Il travaille pour le Kunsthaus de Zurich. Ce dernier a montré l'essentiel en 2013. La Fondation intégrera le nouveau musée en 2017. A côté de celle des Bührle. La boucle est bouclée.

Pointe d'iceberg

Mais il s'agit là, je ne le répéterai jamais assez, que d'une pointe d'iceberg flottant sur une mer presque opaque. Selon une galeriste de niveau international, basée à Genève: "On sait à peine le dixième des choses. Tout est compliqué, même pour nous. Nous avons même des clients qui changent de galeriste sans le dire, afin de brouiller les cartes". Alors, restons-en là! Photo (DR): Emil Georg Bührle au milieu des ses tableaux en 1954. Degas, Picasso, Van Gogh, Cézanne... 

Une version (très) abrégée de cet article a paru dans le numéro de "Bilan" consacré aux 300 plus riches des Suisse. D'où ma frustration. Qu'est-ce que peuvent avoir de si long 12.000 malheureux petits caractères d'imprimerie?

Prochaine chronique le mardi 14 janvier. La Fondation Bodmer montre Wagner à Cologny. Une manifestation Wagner de plus pour les 200 ans de sa naissance...

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