Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / Le jeu vidéo ancien a réussi sa percée en ventes

Les temps changent. L'invendable d'hier devient l'objet de collection d'aujourd'hui, et vice-versa. Tenez! Nous sommes le 19 décembre. Il va sonner 14 heures. La maison Millon propose à Drouot une vente dite d'"arts populaires". On aurait imaginé, il y a quelques décennies, une assemblée de poteries rustiques, de vieux rouets et de costumes régionaux. Le moins qu'un puisse dire est que le menu du jour se révèle différent. Il s'agit de mettre aux enchères des jeux vidéos anciens. Entendez par là qu'ils remontent aux années 2000, voir aux périodes héroïques ayant précédé. 

Ce n'est pas une première. Le 13 juin 2013, une autre vacation Millon avait réuni les amateurs pour le meilleur. Une cartouche intacte contenant "GoldenEye 007", gros succès de Nitendo 64, avait frôlé les 10.000 euros, ce qui fait tout de même 12.500 francs. De quoi donner au jeune (enfin, relativement jeune) Me Millon l'envie de continuer, même si l'objet se voyait estimé 12.000 euros, avec l'espérance secrète d'en obtenir 15.000. La semaine d'avant Noël semble donc parfaite pour ce genre exercice. Les plus cadeaux ne restent-il pas ceux qu'on se fait à soi-même?

Tout ne vaut pas une fortune 

La salle se révèle donc pleine. Les acquéreurs potentiels semblent prêts à sortir un argent lui aussi devenu virtuel. Un "Mario" de Game Boy, remontant à 1990, peut ainsi changer de main. Lui aussi demeure sous "blister", comme on dit de nos jours. Il offre donc une valeur maximale. Comme pour le 45 tours rare ou certains jouets, l'état se révèle primordial. L'idéal est que nul n'ait jamais joué avec, ce qui frôle quelque part l'absurde. "Mario" va donc pouvoir plafonner à 1700 euros. Echutes non comprises. Rajoutez donc un peu plus que 25 pour-cent. 

Les lots se succèdent. Certains se voient acquis par des internautes. Rien d’étonnant. On en trouve bien pour se payer, chez Christie's ou Sotheby's des œuvres de la Renaissance par ce moyen, à vrai dire peu performant dans les poussives salles françaises. Ainsi en va-t-il pour "Zelda III", sorti en 1993 sur Super Nitendo. L'amateur qui croit l'avoir obtenu dans la salle pour 3000 euros se le fait souffler d'un coup de souris. Il s'agit d'un lot phare, comme le "Megaman X" de 1993. Tout jeu ancien ne vaut bien sûr pas une fortune. Certains d'entre eux doivent se contenter de quelques dizaines d'euros. Il faut un début à tout.

Un domaine émergent

Il n'empêche que les ventes de juin et de décembre indiquent une tendance. Un marché existe pour ce domaine inédit. Certains rapprochent déjà cette émergence commerciale de celle de la BD dans les années 1980, voire de la photographie deux décennies plus tôt. Deux départements aujourd'hui florissants. Il suffit de rappeler certains prix ahurissants obtenus pour une planche originale d'Hergé ou un tirage d'époque, signé Man Ray. Si le design a suivi la même ascension (pour les icônes du genre, bien sûr), il n'en a pas été de même pour les vêtements "vintage" ou les affiches, à de rares exceptions près. Il faut dire que les collectionneurs doivent ici investir non seulement en argent, mais en place et en équipement. 

Pourquoi ces marché fleurissent-ils aujourd'hui, alors que le mobilier ancien est à la peine (même la vénérable maison Aaron du faubourg Saint-Honoré va fermer ses portes) et que l'argenterie part pour une misère? Parce que la société évolue. Tout le monde semble d'accord pour le dire. Les acheteurs sont toujours davantage d'anciens enfants, dotés d’un solide pouvoir d'achat, matérialisant des rêves de jeunesse. Ils restent liés à leur époque. Pensez au fait que la BD ou le rock deviennent aujourd'hui des affaires de sexagénaires... voire plus.

Un art, ou du moins un produit culturel 

Il y a un autre argument. Pour de nombreux observateurs, le jeu vidéo commence à se voir perçu en tant qu'art, ou du moins comme produit culturel. Une idée que conforte l'industrie. En France, le jeu a devancé en matière de consommation, et donc d'achat (pour des produits neufs, s'entend), le cinéma et la musique. Ne parlons pas ici du livre, en cette année de débâcle des librairies. 

Il ne faut donc pas s'étonner si certaines pièces historiques, voire mythiques, établissent des cotes élevées. Ne jetez donc rien! Et ne déballez surtout pas! La valeur de l'objet se verrait fortement baissée. S'il existe une clientèle ici, c'est moins celle d'amateurs d'art que de fétichistes. Photo (DR): le fameux GoldenEye 007, vendu en juin pour près de 10.000 euros.

Prochaine chronique le dimanche 29 décembre. Dix événements, parfois passés inaperçus, qui ont marqué 2013.

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