Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / Le dessin ancien a tenu ses promesses à Paris

C'est fini! Les cravates peuvent se desserrer, même si cet accessoire n'a rien d'obligatoire au Palais Brogniart. Le "Salon du Dessin" a fermé ses portes lundi soir. Idem pour "Drawing Now", mais nous sommes là dans un autre monde. Ne mélangeons pas les torchons avec les serviettes. C'est demain que je vous parlerai du dessin contemporain, également marqué à Paris par la présence de "DDessins", rue de Richelieu. Comme je vous l'ai déjà expliqué, il y a abondance de biens durant cette semaine durant désormais quinze jours. A ce rythme, on en arrivera bientôt à la "semaine des quatre jeudis". Celle qui faisait naguère rêver les écoliers. 

Pour la partie classique, tout commence le lundi, la veille du jour du vernissage dans l'ancienne Bourse. Le Cabinet des arts graphiques du Louvre reçoit quelques élus. Ils se retrouvent en petit comité, sous le beau plafond peint vers 1860 par Alexandre Cabanel. Autant dire qu'il s'agit d'une "power party". Vous faites, ou vous ne faites pas partie des gens qui comptent. Il y a là, pour admirer quelques feuilles et écouter un bref discours de Xavier Salmon (nouveau responsable de ce secteur), des conservateurs de musée, volontiers américains, les grands marchands, quelques collectionneurs et des historiens d'art de haut vol. Tout le monde se connaît, ou du moins se reconnaît. Il se trouve même cette année un resquilleur, votre serviteur, venu incognito. Je ne trouverai mon carton qu'au retour à Genève. La poste n'est plus ce qu'elle était.

La bonne taille 

Les mêmes personnes, et un bon millier d'autres, se retrouvent le lendemain dès 16 heures au Palais Brogniart. Une élégante foire d'empoigne. Entre deux poignées de mains et deux bisous aussi féminins que volatils, la foule progresse au gré des stands. Il y a 39 stands cette année. Davantage semblerait impossible. "C'est à mon avis la bonne taille", me souffle Louis de Bayser, nouveau président, en remplacement d'Hervé Aaron. "Au-delà, les gens sont saturés." Je suis bien d'accord après l'expérience de Maastricht, qui tient à la fois du lavage et du gavage de cerveau. 

Le "Salon", rappelons-le, se veut aussi bien voué au moderne qu'à l'ancien. Il y a donc aux murs des exposants (parmi lesquels l’œil repère vite les Neuchâtelois Ditesheim & Maffei comme le Genevois d'adoption Jacques de La Béraudière) ce qu'il faut de Miró, de Nicolas de Staël ou d'Andy Warhol pour contrebalancer le poids de Fragonard ou du Guerchin. "On voyait jadis ici davantage de grandes feuilles des XVIe et XVIIe siècle de grands maîtres", se plaint à côté de moi un nostalgique. N'empêche que la tête de moine de Fra Bartolomeo exposée sur le stand de Jean-Luc Baroni, qui se tient devant elle comme un condottiere, a fière allure. Et le stand familial des de Bayser fait honneur à l'actuel président du "Salon".

Ne pas acheter n'importe où

Bref. Le niveau moyen est très élevé. Mais il reste tout de même moyen. Je m'explique. Le visiteur éclairé attend un peu le chef-d’œuvre. L'illumination suprême. Le nirvana. Ceci d'autant plus que les prix affichés (ils le sont en fait très peu, nous sommes en France) donnent parfois le vertige. Il y a là des participants très corrects. Très honnêtes. D'autres pratiquent en revanche le matraquage, demandant jusqu'à dix fois leur prix d'achat dans une vente récente de Londres ou même de Paris. Il y a des moment où l'on entend 100.000 alors que 10.000 eussent semblé plus vraisemblables. 

Comment est-ce possible? Très simple. A l'heure où internet dit tout à ceux qui veulent vraiment savoir, il se trouve encore une riche clientèle ne voulant pas acheter n'importe où. Et quand je dis riche, je me comprends. J'ai parcouru tout un stand au coude à coude avec Liliane Bettencourt, accompagnée de son nouveau chevalier servant, à côté duquel le précédent semblerait un vieillard. Trente ans au plus, le chérubin.

Les bonnes adresses 

Pour ce public-là, il faut les manières autant que la bonne feuille. Le "Salon", ça va. Les enchères publiques, c'est cette année Christie's, convenable jusqu'à l'ennui, et non Drouot, trop bordélique. Idem pour les marchands recevant en chambre. J'avais déjà vu lundi soir le même monde chez Emmanuel Marty de Cambiaire, place Vendôme, qui présente de beaux dessins napolitains. Ce même lundi, Alexis Bordes montrait à un nouveau public qu'il n'habitait plus rue Drouot, au dessus d'un laboratoire médical semblant sorti d'un film français des années 50. Il réside désormais rue Royale. "J'ai dû déménager", avoue un marchand pourtant pourvu d'un superbe carnet d'adresses, notamment états-uniennes. "J'ai un jour reçu à domicile un richissime amateur. Il a été affolé par mon désordre." Et comme, en plus, sa rue abritait un Hôtel Amour très suggestif... 

Mais revenons au "Salon", dans l'ex-Bourse. La plupart des exposants se déclarent contents. Ils ont "bien travaillé", comme on dit dans le métier. Vincent Lécuyer, le plus original avec ses symbolistes, confirme sa percée. Nathalie Motte se dit ravie d'avoir été admise. Elle le peut. Cette charmante dame fait des envieux. Ce n'est pas uniquement sur le plan pécuniaire que les places ici coûtent cher. Il faut avoir su plaire. 

Alors rendez-vous l'année prochaine. On recommencera par le Louvre. Et d'ici-là, é-co-no-mi-sez! Photo (DR): Détail de la tête de moine du Florentin Fra Bartolomeo exposée par Jean-Luc Baroni, qui l'a bien sûr vendue.

Prochaine chronique le jeudi 3 avril. Et qu'en a-t-il été du dessin contemporain à Paris?

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