Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Le Caravage trouvé à Toulouse proposé à 120 millions d'euros

Crédits: Studio Sebert/Cabinet Eric Turquin

Je suis venu. J'ai vu. Je n'ai malheureusement pas vaincu, comme Jules César (auteur du fameux «veni, vidi, vici»). Je resterais bien incapable de vous dire si le Caravage découvert dans une soupente toulousaine, et montré un seul jour au public par le Cabinet Eric Turquin, rue Sainte-Anne à Paris, est bien autographe. Les uns disent que oui. Ils se révèlent généralement Français, même si le monde des musées reste chez nos voisins plutôt frileux. Les autres affirment que non. Ils sont comme par hasard Italiens. Nicola Spinosa ou Mina Gregori. Notons que cette dernière, désormais nonagénaire, devrait peut-être cesser de donner des avis de droit. Le Michel-Ange qu'elle assumait il y a quelques mois au défunt Musée Maillol laissait plus que perplexe... 

Mais revenons à nos moutons, comme disait Rabelais. En avril 2014, une grande toile italienne refaisait surface dans un grenier de la région toulousaine. Il y avait eu une fuite d'eau dans la maison. Les propriétaires étaient allés regarder. Ils ont trouvé une toile en possession de leur famille depuis plus d'un siècle et demi. Un tableau complètement oublié, et qui semblait en excellent état. C'est comme si les débarras étaient meilleurs pour la peinture que la climatisation de certains musées... Le sujet les a frappé. La manière aussi. Ces gens sont allés chez un commissaire priseur local, Marc Labarbe. Celui-ci a supputé la grosse affaire. Il a donc à son tour visité Eric Turquin, ex-Sotheby's, qui passe pour une autorité et connaître les experts qu'il faut.

Interdiction de sortie de France

Pour le moment, on en reste aux analyses. Notons cependant que, pour une fois, le gouvernement français a pris les devants. Le Ministère de la Culture a interdit de sortie du territoire cette œuvre «potentiellement attribuée» au Caravage (1571-1610), ce qui prouve à la fois son occasionnelle fermeté et son absence de peur des pléonasmes. Les indices paraissent il est vrai favorables. Ce «Judith et Holopherne», sujet caravagesque s'il en est (il suffit de penser aux réalisations de sa disciple Artemisia Gentileschi), est connu par une copie donnée au Franco-Flamand Louis Finson, qui a beaucoup reproduit le maître. La copie, propriété de la Banca Intesa San Paolo, se trouve aujourd'hui à Naples. L'original se voit décrit en 1617 dans le testament de cet artiste, qui aurait donc possédé, ou détenu, l'original. On ne connaît pas la suite. 

Le Caravage a peint une autre Judith, cette héroïne d'un livre (hélas apocryphe) de l'Ancien Testament. Je rappelle que cette jeune fille de Béthulie a réussi à pénétrer dans le camp ennemi et à séduire son chef. Après l'avoir enivré (et sans doute satisfait), elle avait tranché le cou d'Holopherne, afin de ramener la tête dans sa ville, avec l'aide d'une servante. David, version femelle, avec des connotations érotiques. Le sujet a énormément plu au XVIIe siècle, où l'on aimait les «femmes fortes». Judith rejoignait Jaël, Arthémise, Porcia ou Sémiramis. Le Caravage admis par tous les savants, et qui est vraiment magnifique, se trouve à la Galleria d'arte antica de Rome. Les spécialistes le datent de 1599 environ.

Une gloire à éclipses

L'actuelle Judith remonterait, elle, aux années 1604-1605 selon Eric Turquin. Elle aurait par conséquent été exécutée à Rome, avant le départ précipité pour Naples d'un homme accusé à juste titre de meurtre. Protégé par les Grands de son vivant, Le Caravage a du coup gardé mauvaise réputation par la suite, une fois finie la mode européenne du «caravagisme». Il se voyait dénigré tant sur le plan humain qu'artistique. Pour Poussin, l'homme était né pour détruire la peinture. Il n'était toujours pas la tasse de thé du grand spécialiste de l'art italien Bernard Berenson, mort très âgé en 1959. Sa rentrée en grâce est venue grâce à des chercheurs de la génération suivante, comme Roberto Longhi ou Lionello Venturi (1). En France, le peintre doit son statut de star au «Dossier Caravage» d'André Berne-Joffroy, paru en 1959. 

La cause apparaît aujourd'hui entendue. Il s'agit d'un des géants de l'histoire de l'art avec Giotto, Michel-Ange ou Picasso, avec les répercussions économiques voulues. Les expositions se sont multipliées. Les prix des rares œuvres sûres disponibles sur le marché ont explosé. Eric Turquin demandera 120 millions d'euros de «Judith et Holopherne», une fois que les experts auront tranché (comme Judith le cou d'Holopherne). Un prix colossal, surtout pour une œuvre interdite de sortie d'un pays n'ayant ni scheiks qataris ni Getty Museum. Pensez que le portrait en pied récemment de Rembrandt acquis par le Louvre (et payé par la Banque de France) coûtait 80 millions d'euros.

Une solution à inventer

«Nous allons nous rapprocher des musées nationaux et collaborer à la recherche d'une solution nationale», a déclaré Turquin au «Monde». Oui mais laquelle? Le Louvre possède déjà la célèbre «Mort de la Vierge», «La diseuse de bonne aventure» et le «Portrait d'Alof de Vignacourt». Rouen a pu acquérir, mais c'était dans les années 1950, «La flagellation du Christ». Les caisses sont vides. Et il faut que le tableau fasse un semblant d'unanimité, même si une chose est déjà sûre. Nous n'affrontons pas une plaisanterie, comme ce fut le cas lors de la «découverte», il y a quelques années de pseudo dessins du Caravage par dizaines à Milan. Il s'agit d'un tableau magnifique, même s’il est permis de le trouver un peu raide. Presque ausi raide que le  prix demandé..

(1) En 1941 était déjà venu le film «Caravaggio, pittore maledetto». Le peintre était incarné par Amedeo Nazzari, l'Errol Flynn italien.

Photo (Studio Sebert): Le tableau découvert dans une soupente, près de Toulouse.

Prochaine chronique le mardi 26 avril. Le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris ressort albert Marquet. Et le public court!

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."