Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/La succession Reverdin aux enchères

Le portrait a été réalisé à Paris en 1796. Le Genevois Gédéon Reverdin (1772-1828) appartient alors au troupeau des élèves de David, promu rénovateur de la peinture d'Histoire. Il côtoie ainsi François Gérard, qui sera un jour appelé à représenter tout ce qui portait une couronne en Europe, plus la belle et riche Madame Récamier. Gérard fixe en un jour, ou deux, les traits un peu poupins d'un jeune homme attendant tout de la vie. 

Le portrait a été réalisé à Florence en 1823. Reverdin se soigne en Italie. C'est un homme amer, malade et qui a presque tout raté. Il rend visite à son ancien condisciple Ingres, qui reste en Toscane en attendant sa grande rentrée à Paris. En trois heures, le Français trace au crayon l'effigie de son ami, au visage mangé par ses grosses lunettes. Une image magnifique, bien sûr, mais réaliste. "Comme j'ai cruellement vieilli", écrit juste après Reverdin à sa famille genevoise.

L'héritage du général Dufour 

Il y a quelques années, en 2007, le Cabinet des estampes genevois (on ne parlait pas encore de Cabinet des arts graphiques) rendait un hommage aux gravures de Reverdin, presque toutes adaptées de peintures signées par Girodet ou David. Une réussite. Dans quelques jours, l'Hôtel des Ventes dispersera rue Prévost-Martin les deux portraits dont j'ai parlé. Il s'agit de liquider la succession d'Olivier Reverdin (1913-2000) (1). Un homme qui faisait naguère la pluie et le beau temps dans la ville. La pluie surtout. Ce patricien se savait supérieur, et il ne lui déplaisait pas de le faire sentir aux autres. 

Il a coulé de l'eau sous les pont du Rhône comme de l'Arve depuis 2000. Il me faut donc rappeler ici qui était ce descendant du général Dufour (2). Helléniste de choc, Reverdin dévorait Homère à peu près comme vous lisez "20 Minutes" chaque matin. D'une traite. Professeur à l'Université, président du Conseil de fondation de la Faculté de théologie, habitant du bon côté de la rue des Granges, l'homme faisait par ailleurs une carrière politique (dans le Parti Libéral, bien sûr!), tout en dirigeant le "Journal de Genève" et en chapeautant quantité de comités savants. C'était une autre époque. Un autre style. Du reste, dès les années 1970, alors qu'il n'était en fait que quinquagénaire, Olivier Reverdin faisait figure de dinosaure.

Patrimoine genevois

Les années ont donc passé. En décembre, les tableaux et meubles de ce personnage un brin hautain vont passer sous le marteau. Le 10 mars, toujours à l'Hôtel des Ventes, ce seront ses objets grecs et romains, dont "une très importante amphore attique". Il peut sembler regrettable que certaines choses n'aient pas été léguées par le défunt à une ville dont il désapprouvait sans doute l'évolution. Mais c'est comme ça. Il est néanmoins permis de juger que le Gérard (estimé entre 30.000 et 50.000 francs) et l'Ingres (entre 40.000 et 60.000, c'est moins cher que pour l'une de ses jolies femmes) appartiennent au patrimoine de la cité (3). Tout comme le secrétaire Empire du général Dufour (entre 5000 et 7000), à l'abattant particulièrement long. Le militaire devait pouvoir y déployer ses cartes géographiques. Je me permets cependant de douter que Genève fera un geste. Lever le doigt dans une salle de ventes ne semble pourtant pas bien compliqué... 

Et à part le patrimoine des Reverdin, qu'y a-t-il cette fois? Des icônes et de l'argenterie russe. C'est une tradition hivernale à l'Hôtel de Ventes, que gère Bernard Piguet. Disons qu'on a connu des ventes tsaristes plus brillantes, avec des lettres impériales par dizaines. Il y a autrement des tableaux (dont certains proviennent à nouveau de la galerie Jan Krugier), des livres anciens, des meubles, des montres et des bijoux. Beaucoup de bijoux. On pourrait en garnir plusieurs sapins de Noël. C'est de saison.

(1) Madame Reverdin, née Chaponnière, est décédée centenaire durant l'été 2014.

(2) Les énormes archives Dufour ont été données à Genève par les héritiers il y a quelques semaines. J'y reviendrai.

(2) Dans la dispersion récente d'une villa à Cologny, l'autoportrait provoquant d'Amélie Munier-Romilly (1788-1875) et son effigie de rousse de choc par Firmin Massot ont au moins été acquis par le même amateur. Genève ne s'est bien sûr pas manifestée. On parle pourtant aujourd'hui d'importance à donner aux femmes artistes!

Pratique

Hôtel des ventes, 51, rue Prévost-Martin à Genève. Exposition du 5 au 7 décembre de 12h à 19h. Ventes les 8, 9, 10 et 11 décembre. Tél. 022 320 11 77, site www.hoteldesventes.ch Le catalogue est en ligne.

Photo (Hôtel des Ventes). Le portrait de Gédéon Reverdin par Gérard, fait à Paris en 1796.

Prochaine chronique le mardi 2 décembre. Lausanne montre l'art vaudois de 2014. Plus une carte blanche au jeune Morgien Julian Charrière.

 

 

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