Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / La science ancienne doit se mériter

C'était une belle vente. Il s'agissait d'une magnifique collection. Pendant quarante ans, un «amateur suisse, docteur et professeur universitaire en radioactivité à la renommée internationale», qui ne se voit pas nommé mais dont l'identité devrait pouvoir se retrouver, a rassemblé des objets scientifiques anciens. «Il a tenu en plus à posséder en plus, les livres d'époque se rapportant à leur utilisation», précisait avant la vacation Bernard Piguet à l'Hôtel des Ventes. 

Hélas, hélas... Mardi 18 juin, dans la salle, il y avait peu de monde pour voir disperser cet ensemble doublement savant. A quelques exceptions près, les estimations n'avaient pourtant rien d'effrayant. Quelques centaines de francs, parfois, pour des instruments aux formes compliquées et à la fonction indéterminable pour le commun des mortels de 2013. Qu'est-ce, au juste, qu'un (ou une?) alidade à lunette, un niveau à pinnules ou un hygromètre à cheveu type de Saussure? 

Lots vedettes invendus

On aurait pu imaginer des batailles de téléphone pour remplacer cette carence de public dans une salle où notre somnolent Musée d'histoire des sciences genevois n'était apparemment pas représenté. Ce ne fut pas souvent le cas, même pour des pièces importantes. Les deux lots phares, un microscope composé signé par Claude Siméon Passemant (1702-1769), qui aurait dû rapporter entre 30.000 et 50.000 francs, et une règle étalon (il est vrai peu sexy) de Jan Paaúv Jr, prisée entre 20.000 et 30.000 francs, sont ainsi restés sur le carreau. Pour autant que la salle des ventes ait comporté un carrelage, bien sûr! 

Le reste est en grande majorité parti. Mais les lots, très bien décrits, possédaient des prix attractifs et il ne faut pas oublier que ce genre d'objets possède souvent une réelle valeur esthétique. Je ne sais pas si vous fréquentez le Teyler Museum de Haarlem ou à Paris celui des Arts et métiers. Vous réalisez alors que c'est peu après 1900 qu'a été abandonné toute idée de séduction visuelle. La radioactivité, dont s'occupait le vendeur de cette collection, reste ainsi bien moche. On ne saurait dire qu'elle a été contaminée par l'Art nouveau, puis l'Art déco et aujourd'hui le design... 

Culture scientifique nécessaire

Pour 700 francs, un amateur a ainsi pu s'offrir une jolie boussole de navire en bois, créée vers 1700. Il a suffi à un autre de débourser 1200 francs (alors que l'objet aurait dû faire entre 1500 et 2500 francs) pour repartir avec un grand instrument d'arpentage en laiton du XVIIe siècle. D'accord! Il y a aussi eu quelques prix musclés. 34.000 pour un rare quadrant d'arpenteur signé Dominicius Lusuerg et daté de Rome 1701. 15.600 pour un podomètre «en parfait état de marche» (c'est le cas de le dire!) de Johann Mathias Willeband, imaginé vers 1710. Mais il s'agissait là d'exceptions. 

Que conclure? Qu'il existe peu d'amateurs dans le monde pour de telles pièces. Elles exigent beaucoup de l'acheteur. L'homme (ou la femme, ne soyons pas sexistes) doit être un(e) scientifique. Il (ou elle) doit s'intéresser à l'histoire. Sa culture doit s'assortir du goût de la collection. A de très rares objets près, les lots proposés mardi soir n'ont pas été achetés par hasard, en dépit de leur valeur décorative. Il fallait savoir. Si rien n'est plus facile pour un nouveau riche que d'enchérir une toile abstraite s'intitulant «Composition II », ou mieux encore «Sans titre», il faut une formation humaniste devenue rare pour s'offrir un goniomètre à masselotte ancien. Ce dernier est ainsi parti à 180 francs. Plus les frais, certes, mais à ce niveau là ils comptent vraiment pour beurre.

Pratique 

Les ventes se poursuivent ce mercredi 19 juin à 9h30, 14h et 19h, puis jeudi 20 juin à 14h et 19h. Photo, le podomètre, qui est en réalité tout petit.

Prochaine chronique le jeudi 20 juin. Genève montre enfin un petit bout du fonds photographique Boissonnas.  

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