Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/L'Italie est figée par une loi de 1939

L'art moderne italien est à la mode. Du moins à lire les catalogues de ventes. Christie's annonce "The Italian Sale" à Londres pour le 16 octobre. Sotheby' ne pouvait pas demeurer en reste. La multinationale proposera ce mois un grand Piero Manzoni tout blanc, modestement estimé entre 5 et 7 millions de livres. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. En février, les 109 pièces d'"Arte povera" confiées par deux collectionneurs transalpins à Christie's avaient totalisé l'équivalent de 60 million de francs suisses. Environ. Je ne ferai pas le détail. Evitons avec de telles sommes de se montrer mesquins. 

Il n'y a cependant pas de hasard, comme le révèle une enquête parue dans le numéro d'octobre d'"Il Giornale dell'arte" dans son cahier "Economie". Il suffit de savoir compter. Manzoni est mort, à seulement 29 ans, en 1963. C'est en 1967 que le critique Germano Celant, alors jeune et fringant, a créé les mots d'"Art pauvre" pour désigner les travaux de Luciano Fabro, Mario Merz ou Giuseppe Penone. Faites le calcul. Ces événements ont aujourd'hui un demi siècle.

Ruée vers la sortie

Or il y a la loi. L'impitoyable loi italienne. Promulguée en 1939 (1) et survivant au fascisme, cette dernière exige, pour toute exportation d’œuvre vieille de plus de cinquante ans, une autorisation spéciale. Sans elle, pas de sortie légale. Or vous connaissez la bureaucratie italienne. Elle est célèbre pour sa lenteur, sa complication et son inefficacité. Mieux vaut faire sortir pendant qu'il est temps les objets et peintures du pays. Vendus sur place, ils ne touchent qu'un public national. D'où une valeur fortement diminuée. Pas étonnant si le taux de pièces italiennes proposées par les maisons d'enchères internationales a augmenté de 52% en un an! 

Le problème, c'est que la loi est égale pour tous. Tous les objets s'entend. Une chaise design des années 1950, vendue à l'époque par un grand magasin, se voit traitée comme un Fontana à 5 millions d'euros. Chaque item devrait passer un contrôle, dont la durée peut prendre des mois et l'issue rester imprévisible. Si chacun se montrait légaliste, les douanes seraient encombrées d'objets secondaires (voire tertiaires). Les formulaires restent toujours les mêmes...

Un délai et un plafond libre

Il y a aujourd'hui des protestations. Certains réclament un délai plus long. Soixante-dix ans. Ils voudraient aussi des minima. Jusqu'à une certaine somme, les objets se verraient dispensés d'autorisation. D'où un désengorgement. Il ne faut pas oublier que la plupart des objets mis en vente à l'étranger ou acquis en Italie représentent de petites, voire de minuscules sommes. La modification légale a des précédents. Il y a environ vingt-cinq ans, la France a simplifié son système. Plus de passage obligatoire en douane le mercredi! Pour chaque type d’œuvre, il existe un plafond libre. Celui des tableaux se situe à 100.000 euros. Il y a par ailleurs peu de retenues. La France doit à un certain moment acheter, ou laisser partir. Un ou deux procès retentissants y ont aidé. 

L'Italie est-elle prête à sauter le pas? Le moment semble favorable aux réformes. Le nouveau ministre de la culture, Dario Franceschini, entend tout bouleverser. Il se situe bien dans la ligne du nouvel homme fort du pays Matteo Renzi. Un président du Conseil des ministres de trente-neuf ans. Un révolutionnaire dans le paysage gérontologique (et non géologique) de la politique italienne. Notons cependant que Francheschini est tout de même né en 1958!

Prêts interdits à l'étranger

La réforme devrait aussi concerner les prêts. Je ne vous parle pas ici que de gros sous et d'angoisses de riches. Si un musée étranger vous demande à Rome ou à Turin un de vos biens vieux de plus d'un demi-siècle, il faut la même autorisation. Parfois trop tardive. Souvent négative. Dans l'enquête d'"Il Giornale dell'Arte", Julian Halperin et Ermanno Rivetti donnent ainsi la parole à Laura Mattiotti, collectionneuse et gestionnaire de l'ensemble moderne formé par son père (ensemble déposé à la Fondation Guggenheim de Venise). Cette dernière s'est vue refuser le droit de confier plus de neuf tableaux futuristes à une récente exposition du Guggenheim new-yorkais. "Notre art national prend du coup un côté provincial." 

Mais revenons au marché de l'art. Vu la situation, les maisons d'enchères transalpines restent des naines. Le même "Giornale" congratule Pandolfini de Florence d'être devenue en importance la troisième firme du pays, avec environ 20 millions de nos francs en 2013. On a envie de rire. Le même résultat, ou peut s'en faut, que l'Hôtel des Ventes à Genève. Il faut dire que tout se passe ici de manière ouverte. Publique. Pas de vente sans catalogue!

Marché gris et marché noir

Il n'en va pas de même chez les antiquaires ou les galeristes du second marché (qui ne vendent donc pas d’œuvres sortant directement de l'atelier des artistes). Eux sont tentés de glisser dans le gris, voire dans le noir. Leurs transactions restent discrètes. Il risque d'y avoir autrement "notification", et par la suite interdiction de sortie. Au jour d'aujourd'hui, où l'on aime tant la "glasnost" financière, cette situation apparaît malsaine. Est-il normal, comme je l'ai vu il y a déjà bien des années, de pénétrer chez un marchand milanais en entrant dans un immeuble, puis en traversant un jardin, et enfin en descendant dans une sorte d'abri où se voient proposées des pièces n'ayant pas trop de facture, ou alors une facture peu claire? Une simplification légale profiterait à tout le monde. Etat compris. 

(1) La loi visait à l'époque à empêcher la sortie d’œuvres anciennes, Renaissance ou baroque. L'Italie appauvrie des années 1770 à 1930 avait connu une véritable hémorragie.  Photo (Reuter): Un Fontana récemment en vente chez Christie's. L'artiste est mort il y bientôt cinquante ans...

Prochaine chronique le samedi 11 octobre. Parthé ouvre sa fondation à Paris, grâce à Jérôme Seydoux. Le bâtiment, un ancien cinéma bien sûr, a été transformé par Renzo Piano.

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