Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / L'Hôtel Drouot pourrait bien disparaître

Onze juillet. Institution bien parisienne, l'Hôtel Drouot ferme ses portes pour l'été. Un long été. Si aucun cartel, derrière les grilles, n'indique une date de réouverture, le site de la maison (curieusement moderne pour un lieu aussi vétuste) donne le 1er octobre. D'ici là, de nouveaux travaux devraient se faire à l'intérieur de la verrue architecturale conçue par Messieurs Jean-Jacques Fernier et André Biro entre 1976 et 1980. La maison ne dispose pas de l'indispensable ascenseur pour handicapés. Le nouvel escalier et l'escalator réinstallé à grands frais ne suffisent pas... 

L'ascenseur ne remontera pas la situation. L'Hôtel va mal. Très mal. Pour la première fois, les langues se délient. L'indispensable Didier Rykner, sur son journal en ligne "La Tribune de l'art", a osé parler le 20 juin de "La mort inéluctable de l'Hôtel Drouot", avec un point d'interrogation tout de même, dans un article réservé à ses abonnés. Il faut dire que les signaux sont rouges. Les cris de triomphe de Drouot lui-même restent modestes. Entre janvier et juin, sept lots seulement ont "fait" plus qu'un million d'euros, dont un par pur accident (aucun expert n'avait remarqué deux sculptures capitales du XVIIIe siècle italien). On reste loin des chiffres, à la fois sidéraux et sidérants, des multinationales Christie's ou Sotheby's!

La fin du régime protectionniste 

Avant d'aller plus loin, je vais tout de même chausser mes lunettes d'historien. La France a longtemps bénéficié en ce domaine (comme dans d'autres) d'un régime protectionniste. Fixé par Henri II, qui est tout de même mort en 1559, celui des commissaires-priseurs a traversé sans encombre la Révolution, l'Empire et la République. Une Chambre a juste été créée en 1801, tandis que les ventes se voyaient regroupées dans un même bâtiment en 1807. Après avoir logé dans l'actuelle rue Rousseau, ce petit monde a fait construire l'Hôtel en 1852. Drouot SA a démoli le bâtiment sous Giscard, s'installant provisoirement dans l'ex-Gare d'Orsay (l'actuel musée). 

Jusque là, les seuls changements restaient de lieux. Mais il semblait déjà clair que cette "exception française" touchait à son terme. Sotheby's et Christie's, qui avaient leurs bureaux à Paris sans oser y vendre (ils le faisaient à Monaco) piaffaient d'impatience. L'Europe pointait. La loi du 10 juillet 2000, le règlement d'application de 2001 allaient libéraliser la système. Un vent frais en forme de courant d'air. Les multinationales avaient les mains libres. Les grosses études pouvaient exercer où elles voulaient. Tajan émigra rue des Mathurins. Un demi succès. Il pouvait aussi se créer en 2002 une maison comme Artcurial, luxueusement installée au Rond-Point des Champs-Elysées.

L'occasion manquée de New York

Du coup, la maison mère stagnait, voire régressait. Son déclin remontait à vrai dire loin. Selon Maurice Reims, qui fut son commissaire vedette avant de devenir académicien français, la date précise serait 1964. Cette année-là, Parke-Bernet, la plus grande entreprise spécialisée new-yorkaise cherchait un repreneur. Drouot renonça. Sotheby's mit ainsi les pieds sur le continent américain. On connaît la suite. Ce ne sont pas les quelques vacations de prestige, organisées à Drouot Montaigne (au Théâtre des Champs-Elysées) qui allaient renverser la vapeur. 

Mais revenons aux années 2000. Drouot continue à déverser quotidiennement son tout-venant. Seize salles rouges, un peu pisseuses. Des commissaires-priseurs à qui on donne du "maître" à tour de bras. Des crieurs aux plaisanteries de voyageurs de commerce. Des ventes organisées à l'heure où les gens travaillent. Des paiements avec des chèques laissés en blanc. Une clientèle vieillissante. Tout pour faire reculer les "nouveaux acheteurs". Que viendraient faire ces amateurs de design dans un univers de puciers? Des frais par ailleurs prohibitifs, infligés aux acheteurs en échange d'un service nul. Près de 30% d'échutes dans un endroit vous refusant presque un emballage et où les toilettes sont payantes, cela fait beaucoup!

Le scandale des commissaires 

Il ne manquait plus que les scandales. Ils vont venir. Certaines études avaient réussi à étouffer leurs "affaires". Celle des "collets rouges" ne pourra plus l'être. Traditionnellement Savoyards, les commissionnaires se sont un peu servis. L'histoire devient publique en juillet 2010. Leur Union se voit dissoute en septembre. Ils se verront remplacés par des membres de Chenue, un spécialiste en transports d’œuvres d'art. Il y aura bien sûr d'autres indélicatesses. Europ Auction se verra ainsi condamné en janvier 2014. L'Hôtel a subi entre-temps un autre nettoyage, décoratif celui-là. Un immense hall, blanc comme un hôpital, est sensé donner un lustre moderne à une institution vermoulue. L'univers décrit par Patrick de Bayser dans son remarquable dictionnaire "Le Piéton de Drouot" (aux Editions du Passage) en 2009, a ainsi disparu d'un coup. 

La chose n'a bien sûr pas ralenti la chute. Tout demeure pensé de travers. Les jeunes hôtesses engagées parlent mal l'anglais. Aucune ne sait le chinois, alors qu'il y a ici des ventes chinoises. Les salles, de moins en moins utilisées en dépit de leur diminution, n'ont pas été refaites. La "Gazette", journal de Drouot, reste un brin poussiéreuse. Les maisons d'enchères ont d'autant plus mal pris le pli du XXIe siècle qu'elle n'avaient déjà pas reçu celui du XXe. Ici, Balzac n'est pas tout à fait mort. Daumier non plus.

Déménagement faubourg Saint-Honoré 

En plus, l'exode continue chez les grandes études, lassées de payer pour les petites, la Chambre des commissaires-priseurs supposant une solidarité. Millon va quelque-fois rue Rossini. Piasa vient surtout de déménager. L'importante firme (1) reprend, au faubourg Saint-Honoré, les luxueux locaux laissés vides par l'antiquaire Aaron après ce ce que Béatrice de Rochebouet, dans "Le Figaro", appelle "un contrôle fiscal musclé". Inauguration le 24 septembre. Recentrage sur le design, devenu très "porteur". Vieux briscard, Me Cornette de Saint-Cyr officie, lui, dans l'ex-Hôtel Salomon de Rothschild, qui abrita un temps de la photo. Moins contraignant! A Drouot, on a au deux jours pour mettre en place, exposer et vendre. Et tout doit se terminer à 18 heures... 

Il se crée cependant de nouvelles firmes, alors qu'il en existe déjà plus de cent, souvent en veilleuse, voire en veillées mortuaires. Dans le genre classique, mais dynamique, le vétéran Pierre-Emmanuel Audap s'est ainsi associé au jeune Fabien Mirabaud (un parent la de la banque privée genevoise). Des gens très sympathiques, mais sans volonté de rupture. Il faut en effet oser. Lucie-Eléonore Riveron et Cédric Malado, 31 ans chacun, l'ont fait ce printemps avec FauveParis. Leur maison se trouve près de la place de la République, 39, rue Saint-Sabin. Le concept se veut révolutionnaire.

Bobos visés 

Comment l'est-il? Par des exposition longues, des ventes le soir, un bar à vins associé, un "magalogue" au lieu de catalogues, avec plein d'histoires. Ouvert le 29 avril, l'endroit a connu sa première vente le 13 mai. Les bobos se trouvent bien sûrs visés. Ce ne sera pas facile. D'abord, il faut se faire connaître. Ensuite, les bobos ne collectionnent pas. Leur argent va ailleurs. Le grand problème actuel, qui dépasse aussi bien le géant Christie's que Drouot, c'est que le nombre des petits amateurs diminue, en fait. Les gros acheteurs dépensent simplement davantage par objet. Parfois des dizaines de millions. Alors, que faire des pièces mineures? A qui les proposer? Un problème insoluble, alors que Drouot avance souvent, du lundi au vendredi, de 11 à 18 heures, à coups de 100 euros... 

(1) Tout est relatif. Fondé en 1996, Piasa a engrangé 36 millions d'euros en 2013 contre 188 pour Sotheby's France et 186,5 pour Christie's France. Photo (DR): Une après-midi à Drouot. L'image est devenue historique. Le crieur étant à mon avis Pascal, il doit s'agir d'une vente de Piasa. La maison vient de partir.

Prochaine chronique (ce sera la 500e!) le mercredi 30 juillet. Je vais vous parler des "Rencontres d'Arles". De photo, donc.

 

 

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