Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/L'automobile dope les ventes d'Artcurial

Embouchons les trompettes! Battons le tambour! Artcurial vient d'annoncer ses résultats de 2014. Autant dire qu'ils sont bons. Confirmant sa position de première maison française (Christie's et Sotheby's faisant définitivement partie des multinationales), l'établissement du Rond-Point des Champs-Elysées (1) annonce un chiffre d'affaires de 192 millions d'euros, ventes de gré à gré non comprises. «Huit pour-cent de plus qu'en 2013, un gain de 50 pour-cent en trois ans.» 

Curieusement imprimée sur un papier économique (on s'attendrait à du super glacé), la brochure mérite une analyse. La première chose frappante est le 75 pour-cent d'acheteurs étrangers. Un signe de la morosité française. Cette clientèle apparaît majoritairement nouvelle. Le 51 pour-cent des gens repartis avec au moins un lot n'avait jamais passé à l'acte chez Artcurial auparavant. La maison y voit le fruit de sa politique active à l'étranger. Après avoir ouvert un bureau à Milan et à Bruxelles, elle vient de s'installer à Vienne. Des consultants sont en place à Pékin et à Tel-Aviv. Il y a enfin des expositions organisées deux fois par an à New York.

Un goût très conformiste 

Qu'est-ce qui s'est le mieux vendu entre janvier et décembre 2014? Aucune surprise. Les clients, surtout très riches, apparaissent de nos jours bien conformistes dans leur course au moderne et contemporain. Une seule œuvre sur les dix plus chères remonte au-delà du XXe siècle. Il s'agit d'un hideux Brueghel le Jeune des années 1620, d'après une composition de son père. Cette croûte a tout de même obtenu 1.661.400 euros en mars. Autrement, il y a deux diamants montés en bague, un bleu, un blanc. Deux toiles de Zao Wou-Ki, artiste encore méprisé il y a quarante ans, ont dépassé le million. C'est un Chinois, ce qui change aujourd'hui tout. 

Et pour le reste? Un Nicolas de Staël un peu tardif, mais facilement identifiable, a obtenu 1.241.800 euros. Une immense table en stratifié noir et tôle d'acier plié, créée par Jean Prouvé en 1955, a suscité l'enchère énorme de 1.241.300 euros. Cette icône du design a cependant fait la moitié à peine d'un dessin d'Hergé comprenant de nombreuses figures de Tintin. A 2.654.400 euros, la BD est devenue un art à part entière, commercialement parlant. Tintin rejoint presque une esquisse de Rubens vendue par Christie's l'an dernier.

Ferrari et Bentley 

C'est cependant le domaine automobile qui met aujourd'hui un tigre dans le moteur d'Artcurial. En février 2014, la Ferrari 166 MM Barquette de 1953, noire avec un capot rouge, obtenait 2.550.000 euros, tandis qu'une Bentley 8 coupé sportsman Gurney-Nutting bien carrée de 1931 atteignait le chiffre peine plus modeste de 2.190.400 euros. C'était un hors-d’œuvre. Alors qu'Artcurial mettait sa brochure sous pli postal, la vente du 6 février 2015 a pulvérisé tous prix. Quarante-six millions d'euros en une seule vacation, suivie par 3500 personnes (2)! 

Toute superproduction possède sa vedette. Il s'agissait le 6 février de la Ferrari 250 GT SWB California Spider 1961, produite à 37 exemplaires seulement. Celle-si a de plus appartenu successivement à Gérard Blain et Alain Delon. Pas besoin de présenter le second. Le premier fut un jeune premier coté du cinéma français des années 1950 et 1960 («Voici le temps des assassins» de Julien Duvivier, «Les cousins» de Claude Chabrol...) avant de passer sans trop de bonheur à la réalisation. Le bolide était estimé entre 9,5 et 12 millions d'euros. L'acquéreur en a finalement déboursé 16,3. Artcurial décrochait ainsi son premier résultat à huit chiffres depuis 2002.

Loin du nid de l'Hôtel Drouot

Tout semble donc bien parti pour 2015. Créé à partir d'une galerie fondée dans les années 1970 par le patron de l'Oréal (galerie rachetée en 2002 par Nicolas Orlowski avec l'appui des Dassault et transformée en maison de ventes aux enchères), Artcurial se porte bien. Peu importe si certaines ventes laissent sur le carreau beaucoup d'invendus. Ils se verront parfois discrètement proposés par la suite à l'Hôtel Drouot. Les soldes... 

On ignore en revanche l'état de santé de Tajan, la première maison à être sortie du nid Drouot. L'Hôtel séculaire lui-même semble à l'agonie, abandonné par ses hôtes. Rappelons que PIASA et Cornette de Saint-Cyr volent aujourd'hui de leurs propres ailes, le premier faubourg Saint-Honoré, le second avenue Hoche et ce dans des bureaux qui semblent bien chers pour eux...

Photo (Artcurial): La Ferrari de 1961 vendue pour 16,2 millions d'euros. La voici telle qu'elle a été trouvée.

(1) Artcurial occupe l'hôtel construit par les Sabatier-d'Espeyran en 1888. Cette famille en possédait un second à Montpellier, où il sert aujourd'hui de musée des arts décoratifs.

(2) Beaucoup des voitures proposées le 6 février ont été sauvées de la casse dans les années 1950-1970 par l'industriel Roger Baillon. Son trésor a été retrouvé en l'état par l'équipe d'Artcurial, qui pouvait du coup proposer des automobiles et une histoire. Une histoire impressionne toujours les clients potentiels.

Prochaine chronique le samedi 28 février. La galerie Gagosian de Genève a peur de la couleur: "Chromophobia".

 

 

 

 

 

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