Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/L'art contemporain bis fleurit là où il y a du fric

Vous devez sûrement avoir remarqué son existence. Ce genre d'art est fait pour être vu. Il se répand dans les villes où l'argent coule, comme ailleurs les eaux sales. Genève ne pouvait rester épargnée. Il s'agit des créations contemporaines très voyantes, remplissant les appartements et villas de luxe sans avoir transité par les grandes foires internationales. Celles-ci crachent dessus. Il y a des créateurs que vous ne verrez jamais à «Art/Basel», ni à la «FIAC» parisienne, ou à la «Frieze» londonienne. Question de standing. Nous n'allons tout de même pas montrer ça! Ce n'est pas un problème d'argent, mais de principes. Car ce genre de choses coûte évidemment très cher. 

Mais de quoi suis en train de parler? Des produits, car il s'agit bien de produits, proposés depuis quelques années par des galeries ayant pignon sur rue. Elles se révèlent du reste souvent immenses et se situent non loin de magasin de fringues les plus chères. Il y a là des tableaux et des sculptures évoquant souvent des noms connus. Ce ne sont pas des originaux muséaux, mais des dérivations. Andy Warhol a connu beaucoup d'enfants illégitimes, multipliant les Marilyn ou les Liz. Jean-Michel Basquiat se découvre aujourd'hui du haut du Ciel une abondante postérité. Il n'y a guère que les Fernando Botero pour bien être du Colombien. Botero ne figure d'ailleurs, et c'est un signe, dans aucun musée occidental respectable.

Gros, coloré et joyeux 

Comment reconnaître ces œuvres et ces galeries, dont la plus grosse concentration européenne doit se trouver à Paris, place des Vosges? Très simple. D'abord, ces tableaux et ces statues sont gros. Très gros même, sans virer pour autant dans un monumental exigeant l'entrepôt. Les nouveaux riches auxquels elles s'adressent ne sont en effet pas des collectionneurs. Ils mettent leurs emplettes chez eux, et il faut que ces choses «en jettent». Comme me dit souvent un ami marchand: «Les riches disposent toujours de beaucoup d'espace.» Comptez jusqu'à 900 carrés pour un appartement. 

Ces œuvres sont toujours colorées, avec une préférence marquée pour le rouge. Une couleur qui se vend toujours mieux que les autres. Mais il y a aussi le jaune, ou le bleu, à condition de se révéler très soutenu. Warhol et chez nous John Armleder (qui expose, lui, à «Art/Basel») ayant ouvert le chemin, il y a aussi du brillant. Le rouge ne reste bien sûr pas mat. La diamantine n’est pas mal vue, avec son côté calendrier de l'Avent. Vous pouvez ajouter du miroir un peu partout. Une société de parvenus aime bien ce qui reflète sa richesse.

"Fun" obligatoire 

Volontiers empruntés au pop art, les sujets demeurent joyeux. Alors que l'art contemporain officiel, souvent aux mains d'artistes se voulant également sociologues et politiciens, vire dans le sinistre, on reste ici du côté jouissif de la vie De jolies femmes, répondant à une figuration tout ce qu'il y a de plus classique avec juste, là où il faut, la petite touche contemporaine. Des Chinois hilares empruntés à la création usinée de Pékin ou de Shanghai. Des citations de bandes dessinées, promues références culturelles là où la culture a disparu. De gros chiens, peints d'une seule couleur violente, évoquant eux aussi l'art chinois actuel. Des vaches bigarrées. Des mots drôles écrits sur la toile, qui prend ainsi un air de T-shirt agrandi. Tout doit obligatoirement rester dans le «fun». Dans l'éphémère aussi, même si certains sculptures restent curieusement coulées dans un bronze même pas doré. 

Qui vend cela? Il subsiste bien sûr quelques galeristes isolés. La plupart du temps, ces choses se trouvent cependant dans des chaînes. Ce sont les équivalents artistiques de Prada (Miuccia Prada est pourtant une excellente collectionneuse!), de Gucci, de Dolce & Gabbana ou d'Armani. Le genre Vuitton-Hermès-Chanel répond mal à cette exubérance toute latine du fric. Les magasins de ces multinationales se rencontrent dans des villes peu respectables sur le plan culturel. Il y a, en plus de Genève (qui est bien sûr très respectable!), Monte-Carlo, Saint-Tropez, Dubaï, Miami, ou Gstaad. Mais aussi curieusement Venise. Bref, des endroits où l'on brandit facilement une carte de crédit Gold, ou illimitée.

Aucun second marché

Que deviennent ces œuvres par la suite? Rien. Comme certaines robes à 4000 euros, elles ne supportent pas de se voir démodées, voire même défraîchies. Une tache, ou trou et c'est presque la poubelle. On ne répare pas. Mais je vous rassure tout de suite. Nous sommes dans un monde où la décoration change au même rythme que dans les grands hôtels, c'est à dire à peu près tous les cinq ans. Il y a en plus les aléas de la vie. Sotheby's ou Christie's parlent toujours des quatre «D» (Debts, Discretion, Divorce and Death). Ici, on n'a pas le temps d'aller jusqu’à la mort. Le divorce, éventuellement... Le krach financier, généralement. 

Dans ce cas, les maisons d'enchères reprendront-ils les objets naufragés? Difficilement. Dans les innombrables catalogues de ventes que je reçois (de plus en plus par internet), il n'y a quasi jamais de choses de ce type. Ce n'est pas une question de prestige. Les grandes maisons se montrent assez peu sensibles à ce genre d'arguments, quoiqu'elles en disent. Elles ont leurs ventes pudiquement intitulées "Interiors". C'est simplement parce que de telles œuvres, au bout d'un certain temps, deviennent invendables de par leur taille. Même par des petites boîtes, du reste. Dévaluées par le marché de l'occasion, elles ne s'adressent plus qu'aux fauchés. Or les fauchés en question vivent dans 50 mètres carrés, voire moins.

Attention donc! Denrées périssables. 

Photo (AFP): Fernando Botero. Adoré de certains amateurs. Rejeté par les musées européens. 

Prochaine chronique le vendredi 8 mai. Le Musée international de la Réforme, à Genève, accueille une exposition sur la photo contemporaine d'édifices religieux. Une coproduction avec le Mamco.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."