Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / Krugier tient la vedette chez Christie's

Les deux catalogues tiennent chacun du livre. Normal. Ils devront faire référence. Les ventes Jan Krugier à New York les 4 et 5 novembre n'auront certes pas le côté glamour de celles de la duchesse de Windsor, d'Yves Saint Laurent ou d'Hubert de Givenchy. Il n'en s'agit pas moins de la dispersion d'un ensemble allant bien au delà du simple stock de marchand. Il existait un "goût Krugier", qu'on ait ou non aimé le flamboyant (et parfois très difficile) personnage. Quelques propos ronflants en préambule le font d'ailleurs bien comprendre au lecteur

Ceux qui n'auraient pas les moyens de s'offrir ce double pavé (dont les notices se voient complétées en fin de volume par des développements où les experts de Christie's ont étalé leur savoir) peuvent consulter la chose sur internet. Il leur suffit d'entrer sur le site de la multinationale, de mettre un petit "v" pour signaler qu'ils sont d'accord avec les conditions et de feuilleter électroniquement. Les pages se tournent une à une. Notez qu'il y en a beaucoup par rapport au nombre de numéros. 273 pour les 63 lots du 4 novembre prouve par la masse l'importance des enjeux. Nous sommes ici dans les sept chiffres pour les prix d'estimation. Parfois même huit.

Picasso superstar

Vu les sommes énormes attendues pour la maquette de la statue géante de Picasso à Boston (entre 25 et 35 millions de dollars) ou l'"Herbstlandschaft" de Kandinsky (entre 20 et 25 millions), il y a presque des incongruités. Le masque Bwa (lot 10) vaut-il bien entre 50.000 et 80.000 dollars? Et la statue Fang (lot 18) se contentera-t-elle vraiment de 40.000 ou de 60.000 dollars? Un zéro ne manquerait-il pas? Apparemment non. Il faut bien quelques amuse-gueule entre les plats de résistance. Ici, même Soulages ou Nicolas de Staël font pauvre.

Tout reste très prévisible dans les "highlights" de cette vacation vespérale. Du Picasso donc, avec notamment une gravure devant réaliser entre 1 million et un million et demi de dollars. Du Matisse. Du Giacometti. De l'Ingres. Du Basquiat. Les œuvres proposées le lendemain dans la journée apparaissent plus personnelles. Il s'agit avant tout de dessins, entrelardés si j'ose dire par des sculptures. Notons que les ambitions demeurent ici plus modestes. On reste dans le six chiffres. Tout le monde n'aime pas les œuvres demandant un minimum de connaissance de l'histoire de l'art. Notons aussi que l'ouvrage se fait moins prolixe. Les 193 lots tiennent sur 181 pages.

Dessins pour amateurs fortunés

Feu Jan Krugier avait rassemblé avec sa femme Marianne Poniatowska un magnifique ensemble de feuilles allant de la fin du XVe siècle au XXe. Seuls les XIXe et XXe ont pris place dans cette vacation. Il y a du beau monde: Picasso à nouveau, Juan Gris, Cézanne, Giacometti, Matisse, Géricault, Victor Hugo, Ingres, Seurat, Redon, Otto Dix ou Zoran Music, l'ami d'une vie des époux Krugier. S'il fallait faire un choix, je prendrais le Giovanni Segantini. Une des multiples versions de "Ave Maria sur le bateau". Il me faudrait cependant faire de sérieuses économies. Nous avons beau ne plus être le 4 novembre. Cette bagatelle se voit tout de même prisée entre 250.000 et 350.000 dollars.

Pratique

Vente les 4 et 5 novembre à New York, www.christie's.com. Photo (DR/Christie's): Jan Krugier dans la Grand-Rue de Genève, où se trouve sa galerie.

"La ruée vers l'art"? Le faux bon film sur l'état du marché

"Il n'y a jamais eu de meilleure acquisition. C'est de l'or en barres que les tableaux. Vous les vendrez toujours au double quand il vous plaira." S'agirait-il là des propos d'un marchand-trader ayant été un tant soit peu élevé? Pas du tout! C'est Madame de Sévigné qui écrivait ces mots à sa fille à la fin du XVIIe siècle. Comme quoi, la spéculation sur l'art ne date pas d'aujourd'hui.

Danièle Granet et Catherine Lamour, qui ont conçu le film documentaire "La ruée vers l'art", réalisé en famille par Marianne Lamour, n'ont pas assez de culture pour faire une telle citation. Leur ouvrage, qui sort ces jours dans quelques salles parisiennes, reste du travail journalistique, avec ce que cela suppose de sensationnalisme, de premier degré et de propos racoleurs. La première séquence donne le ton. Nous sommes à la vente Saint Laurent, en février 2009. A certains moments, chaque main levée signifie un million d'euros de plus. Le monde s'en était alors ému. Encore aurait-il fallu préciser que l'étonnement venait moins de l'énormité des offres que du moment. Si les prix ne dépassaient pas ceux de la bulle financière de 1988-1989, nous étions alos en pleine crise bancaire. Et pour la première fois, le marché de l'art ne plongeait pas avec la Bourse.

Sexagénaires dynamiques et naïves

Les coéquipières, du genre sexagénaires dynamiques, entreprennent par la suite un tour du monde afin de comprendre le pourquoi du comment. Leur périple passe par toutes les étapes obligées, en allant toujours plus à l'est, là où se trouve désormais l'argent. Après "Art/Basel" et la Biennale de Venise (celle de 2011) viennent ainsi Dubai, Miami, Singapour ou Shanghai. Aux débuts chaotiques, où les dames se font remoucher par le galeriste Larry Gagosian et par François Pinault succède un parcours plus serein. Les mamies été prises sous l'aile conjugale de Donald et de Mela Rubell, des collectionneurs richissimes qui font la pluie et le beau temps à Miami (où il pleut assez peu).

Dans ce patchwork comprenant des images empruntées (notamment l'excellent entretien avec Philippe de Montebello, l'ancien directeur du "Met" de New York), le bon et le mauvais se côtoient sans complexe. La séquence chinoise, où l'on assiste au travail à la chaîne des 200 petites mains (cela fait donc 400 mains) du peintre Zhang Huan donne froid dans le dos. Il suffit d'assister à la course pour arriver à manger pendant les trente minutes de pause. La visite au Port Franc de Singapour tient de la rareté. La partie Dubaï demeure en revanche d'une rare platitude.

Les bons interlocuteurs (et les autres)

Mais ce qui gêne le plus, pour revenir au propos de départ, c'est l'absence de connaissances de ces Candide au pays des spéculateurs. Voulue feinte, leur naïveté devient du coup réelle. Tout dépend des la qualité des interlocuteurs. Conseiller notamment de Pinault, Philippe Ségalot, dont on reconnaît la moumoute dans plusieurs séquences, n'a pas grand chose à dire. Pierre Huber, François Curiel de Christie's ou le financier James Edges IV se montrent plus incisifs. Notons que le meilleur mot reste celui de la fin. Danièle Granet et Catherine Lamour se retrouvent à Venise, pour le vernissage au Palazzo Grassi d'Urs Fischer. Le Zurichois reste à l'extérieur, histoire de rire avec des copains. Il n'aura qu'un mot: "si vous voulez aller au zoo, allez à l'intérieur".

Pratique

"La ruée vers l'art" de Danièle Granet et Catherine Lamour, film documentaire, 85 minutes.

Prochaine chronique le jeudi 24 octobre. Rome. Visite au Palazzo Barberini enfin acquis aux beaux-arts.

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