Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/"Je n'achète jamais que ce que je peux porter moi-même"

Tout a commencé lors d'une rencontre avec un photographe. Il avait fait un portrait de moi. Un détail de mon visage, à ce que j’ai cru comprendre. Maintenant, il devait quitter son studio et déménager. Serais-je intéressé à récupérer la chose? Ma foi, pourquoi pas? Il fallait que je lui téléphone. 

Au bout du fil (pour autant que les téléphones aient encore des fils), il m'a demandé un petit délai. L'homme devait s'occuper de l'intendance. Je ne me suis pas inquiété outre mesure. Au jour dit, à l'heure fixée, il était là, mais avec une camionnette. Il en est sorti un panneau d'un mètre quatre-vingts de haut sur un mètre vingt de large. L'image était collée sur une épaisse plaque d'acier. Le temps de me serrer la main et le monsieur a démarré en trombe, en me laissant avec la chose sur le trottoir.

Les transporteurs font peur

Miracle, le tout est rentré à deux centimètres près, avec l'obligeance d'un voisin de pallier, dans l'ascenseur. Miracle encore, le paquet a pu se voir traîné jusque dans ma cuisine, où il se trouve depuis, appuyé contre un mur. On peut parler ici d’œuvre conceptuelle. Je n'ai pas encore osé déballer le colis ficelé, vu les risques de choc ou de tache. Je n'ai donc jamais vu la photo. 

Il ne faut en effet jamais voir trop grand. «Moi, je n'achète aujourd'hui plus que ce que je peux porter», m'a récemment confié un collectionneur. Il en éprouve parfois des regrets. «Mais j'arrive toujours à me raisonner. Jamais trop grand. Jamais trop lourd. Jamais trop fragile.» Mon interlocuteur n'a plus aucune envie d'avoir recours à un transporteur. «Ils deviennent beaucoup trop cher en Suisse. La chose ne vaudrait la peine que pour une œuvre essentielle, que j'aurais payé plusieurs dizaines de milliers de francs. Je me vois mal dépensant davantage pour un déplacement que pour l'objet lui-même.»

Plus cher que l'objet

Ce mode de calcul vaut pour tout le monde. «On m'a récemment proposé une belle et grande armoire Louis XV», raconte un responsable de salle d'enchères. «Le genre même d'objet qui se vend difficilement de nos jours. J'ai dû expliquer à la vendeuse potentielle que la somme des frais serait sans doute supérieure à la valeur vénale du meuble. En cas de mévente, il lui faudrait en outre régler le transport dans l'autre sens. Nous en sommes restés là.» Et encore s'agit-il d'un objet déplaçable sans trop de problèmes! Mais pensez aux pianos, qui exigent une grue et un passage par les fenêtres, pour autant que celles-ci se révèlent démontables... 

«J'ai longtemps acheté des meubles encombrants», confie un marchand genevois. «J'hésite aujourd'hui énormément. D'abord, ils se revendent bien plus lentement depuis quelques années. Ensuite, les déménageurs augmentent trop leurs prix.» Notre homme a un nouveau critère, la dimension de son coffre de voiture. Ce qui y entre devient envisageable. Ce qui dépasse ne le sera plus. Il est entré dans une logique de l'autosuffisance. On devrait tout pouvoir faire soi-même, de nos jours.

Emporter avec soi en TGV 

Ce qui est valable à son domicile le devient d'autant plus à l’extérieur. «Les transporteurs internationaux deviennent ruineux», s'indigne un amateur ayant un pied sur France. «Ils ne sont pas plus sûrs pour autant. Je préfère aujourd'hui véhiculer et dédouaner moi-même.» Seulement voilà! La chose doit être non seulement demeurer légère, mais plutôt plate. «Il faut que je puisse la garder auprès de moi dans le TGV, étant donné que je ne peux pas envisager l'avion.» D'où en prime quelques renonciations accessoires. «J'évite maintenant ce qui se casse. J'ai eu un petit accident.» 

Ces collectionneurs (j'en connais un qui ne se promène plus sans un centimètre de couturière, roulé sur lui-même) se situent, sans vraiment le vouloir, dans la mouvance. En 2015 (bientôt 2016), on veut vivre «light». Plus rien d'encombrant. C'est comme s'il fallait toujours pouvoir déménager dans l'heure. Partir en abandonnant presque tout. Il suffit pour s'en persuader de se promener dans les rues genevoises, certains matins. Il y a là un nombre incroyable de meubles abandonnés, pour lesquels les ex-propriétaires n'ont même pas pensé de téléphoner à la Voirie. Celle-ci dispose pourtant d'un service gratuit pour les déchets volumineux.

Le cas du tapis

Alors encore une fois, on peut se demander ce que deviendront certains tableaux énormes, certains buffets monumentaux ou certains objets trop lourds. Mais c'est instinctif. J'ai récemment vu, lors d'une vente aux enchères genevoise, quatre costauds grimacer en soulevant un tapis d'Orient surdimensionné. Superbe, par ailleurs. La mise à prix était ridicule, quand on pense au travail. Mais la première chose que je me suis dit, c'est «jamais ça». Comment hisser jusque chez moi le monstre? Il ne serait jamais entré dans l'ascenseur. Il serait resté coincé quelque part dans l'escalier. Il n'aurait pas passé le cap de ma petite entrée. Jamais, jamais, jamais...

Photo (DR): On n'a que deux bras pour porter un tableau.

Prochaine chronique le mercredi 21 octobre. Venise ouvre (ou rouvre) deux de ses "Scuole". Spectaculaire!

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