Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Genève Enchères propose un décor 1930 du Genevois Percival Pernet

Crédits: Genève Enchères

Décembre est à Genève le mois des vacations publiques, avec la Russie dans le rôle de l'arbre de Noël. Il y aura donc de l'orfèvrerie du temps des tsars, tant chez Piguet (ex-Hôtel des Ventes) qu'à Genève Enchères. Plus des icônes. De la porcelaine. Et bien sûr des photos et des correspondances grand-ducales chez Piguet! Il ne faut pas perdre ses bonnes habitudes. 

Proposé par Genève Enchères, le plus étonnant de la série de décembre n'est cependant pas russe, mais genevois. Il s'agit d'un mobilier conçu par Pervival Pernet (1890-1977), l'un des décorateurs phares de la ville dans les années 1930 avec Jean-Jacques Mennet (1889-1969) et Henri Mozer (1899-1971). Il s'agissait d'une commande de Louis Ramel (1881-1962), médecin officiellement chargé de contrôler la santé des pilotes. L'homme semble avoir pris son travail très à cœur. Il avait acquis un petit avion allemand en 1930, puis un autre français en 1932, avec lequel il aura un accident. Sans gravité, semble-t-il. Le Genevois aussi racheté dès 1924 le yacht «La Walkyrie», construit pour Louis Eiffel, l'homme de la Tour. Il le gardera jusqu'à sa mort.

Une annonce du goût 1940 

Ce riche personnage pouvait s'offrir, même en période de crise, un intérieur somptueux pour sa villa L'Escale de La Belotte, construite par l'architecte Antoine Leclerc (1874-1963). En dépit de leurs courbes et de l'accumulation de satin capitonné, qui annonce le goût de la fin des années 1930, il s'agit là d'un ensemble précoce. Les recherches menées par Genève Enchères ont permis de retrouver des projets très proches de ces réalisations au Cabinet des arts graphiques de la promenade du Pin, datés de 1930, époque où Pernet concevait des meubles pour l'Atelier Weber. Il existe aussi les reproductions des décors du rez-de-chaussée dans la revue «L’Oeuvre», organe quasi officiel des artisans romands. Ces derniers défendaient alors la tradition manuelle contre le mobilier industriel moderniste sorti des machines. Les chambres à coucher, sans doute trop intimes, ont échappé à ce reportage. 

Tout se révèle surdimensionné dans cet ensemble, dont Genève Enchères proposera une trentaine de lots. Le lit, avec ses tables de nuit incorporées, mesure trois mètres de large. Avec ses capitons clairs, il fait très petite madame. On imagine Ginette Leclerc ou Viviane Romance, les vamps du cinéma français d'avant-guerre, dans de tels paquebots d'intérieur. En combinaison de dentelle noire, bien sûr, se laquant de rouge les ongles de pieds, avec sur la couverture de fourrure une boîte de chocolat en forme de cœur. Notons qu'un seul lit a accompli le voyage jusqu'à la rue de Monthoux. L'autre sera vendu sur photo. Il n'y avait plus de place!

Des commodes colossales 

Le reste sort du même tonneau. La petite commode, avec des applications de boudins de bois clair, mesure deux mètres trente de large. La plus grande, deux mètres cinquante. Il y a deux immenses coiffeuses, avec un triple miroir en partie gravé. Et les sièges! Mon Dieu! Il s'en trouve des quantités, les plus spectaculaires fauteuils se voyant dotés d'accoudoirs gigantesques en tressage de bois. Les Ramel devaient aimer les miroirs. Ils recouvrent les petites tables. Un immense panneau gravé, en quatre morceaux (co-signé Colomb), amène sur un mur la Méditerranée éternelle. Le tout avec un tain orangé. On ne peut pas dire que les Ramel aient correspondu, avec cette débauche de rose et de capiton, à l'image véhiculée à l'extérieur par les Genevois! 

Le plus séduisant de cet ensemble, qui se verra donc dispersé, pour ne pas dire émietté à la mi décembre, consiste en une paire de cabinets. Leur abattant est décoré de marqueteries à thèmes mythologiques, dues à Jean Roux. Orphée peut ainsi perdre son Eurydice. Comme une petite table à étages voisine, ces créations renvoient moins au goût parisien d'alors qu'à celui de Rome ou de Milan. Cette démesure fait très épouse de dignitaire fasciste, ou intérieur de diva platinée des studios de Cinecittà (même si Cinecittà n'a été inauguré qu'en 1937).

Le reste d'un ensemble encore plus vaste 

Il faut en plus imaginer que le tout ne provient pas directement de la famille Ramel. Il y a déjà eu une vente, dans les années 1970. Certaines pièces ont alors quitté l'ensemble pour entrer sur le marché. L'un des acquéreurs s'était alors montré très actif, rachetant après la vente ce qui n'avait pas trouvé preneur. Ce sont ses enfants qui ont aujourd'hui décidé de se séparer de cet encombrant patrimoine. Question de goût. Problème de place. Les estimations restent en effet étonnamment basses pour presque tout. 

Il serait naturellement bon que que le Musée d'art et d'histoire (MAH) ait un geste, voire plusieurs. Je ne vais pas m'en faire l'apôtre. Mes relations avec l'institution sont cataclysmiques. En plus sa direction me rétorquerait qu'elle ne possède pas de budget d'acquisition, en dépit de ses 33,5 millions annuels de fonctionnement. Alors, autant pisser dans un violon, comme dirait le vulgaire. Et cela même si le MFH ne posséderait, à ce que je sais, qu'une seule pièce de Pernet,

Un oeuvre presque disparu 

Il faut dire que l’œuvre du décorateur a terriblement souffert. Les intérieurs éphémères créés pour des événements ponctuels, comme ceux que montre Stéphanie Pallini dans son livre «Entre Tradition et Modernisme, La Suisse romande de l'entre-deux-guerres face aux avant-gardes» (Benteli, 2006), ont par définition disparu. Le salon de couture Guyonnet a fermé depuis bien longtemps ses portes. J'ignore ce qu'est devenue la salle suisse du Palais des Nations. Le Café Remor de la place du Cirque a beaucoup changé depuis l'avant-guerre. Il ne subsiste qu'un «témoin» du buffet le Gare Cornavin, dont le restaurant a longtemps survécu sous une forme simplifiée. Reste le gros morceau de l'après-guerre, la Salle du Grand Conseil dans l'Hôtel-de-Ville (1961-62). Mais il me semble difficile de parler ici de réussite esthétique... La Villa Ramel formait sans doute le chef-d’œuvre du Genevois. Allez y jeter un œil!

Pratique

Genève Enchères, 38, rue de Monthoux, Genève. Tél. 0222 710 04 04, site www.geneve-encheres.ch Exposition publique vendredi 9, samedi 10 et dimanche 11 décembre, de 12h à 19h. Ventes publiques du mardi 13 au jeudi 15 décembre.

P.S. Genève Enchères a longtemps eu une étonnante boiserie Art Déco du Lausannois Alphonse Laverrière, datant de 1922. Elle a finalement été acquise par le Musée national suisse à Zurich.

Un article sur les ventes de Piguet suit immédiatement celui-ci dans le déroulé.

Photo (Genève Enchères): Trois des meubles qui finiront (métaphoriquement) sous le marteau à la mi-décembre.

Prochaine chronique le jeudi 8 décembre. Otto Dix et Grünewald en dialogue à Colmar. 

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