Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Genève Enchères a tenu ses premières ventes

Vue de loin, la chose se contente d'être une boule de plumes orange. Au centre, il y a cependant une Swatch, créée en 1997, quand la firme ne savait plus où donner de la tête pour créer des modèles nouveaux. Les prix se sont bien calmés. L'objet, car il s'agit bien d'un objet, se contentera d'une offre de 150 francs. 

Où sommes-nous? Dans les locaux de Genève Enchères, 38, rue de Monthoux. La montre constitue, le 28 mai, le premier numéro (sur 1053) de la première vente organisée par la maison créée l'an dernier par Cyril Duval, Bertrand de Marignac et Olivier Fichot. Les vacations ont été précédées de trois jours de visite publique et d'un cocktail. Il y avait là du monde. Ce qu'on eut jadis appelé du «beau linge». Invités très «Vieux Genève», le 23 mai, pour découvrir les lieux et les objets. Présentation agréable. Pas trop serré. Et, pour une fois, les meubles se révélaient en bon état. Leurs anciens propriétaires les avaient soignés avant de s'en séparer ou de mourir. Il en allait ainsi même pour les numéros proposés en vente silencieuse. On connaît le procédé. Chacun fait une offre, une seule par lot, qu'il glisse dans une urne.

Bijoux et argenterie 

Mardi 28 mai, les choses sérieuses commençaient donc. Public assez mondain, comme toujours pour les montres et bijoux. Assez clairsemé, tout de même. A côté de moi, une dame très dame a utilisé un siège pour poser son énorme sac Hermès. Les téléphones demeurent invisibles. Pas de rangée d'appareils fixes, comme chez Christie's ou Sotheby's. Les choses se passent au portable. Une jeune femme scrute le Net. L'ennui, c'est que les gens n'appellent que pour les grosses choses. Les autres ont laissé des ordres. Seul au marteau, Olivier Fichot devra ramer pour détendre son public et l'inciter à miser. Heureusement qu'il possède du charisme. Pourtant longuement formés, ses collègues français se révèlent souvent aussi sexy que des croque-morts. 

La première soirée se passe plutôt bien. Bagues et bracelets passent la rampe. L'argenterie, spécialité de Cyril Duval, trouve preneur, ce qui n'est pas évident. «Nos enfants n'en veulent plus», murmure derrière moi une bourgeoise qui «n'a pas eu le temps de se changer en rentrant du golf». Comme la porcelaine et les verres qui suivent, légumiers et chocolatières en métal ont été victimes du bouleversement social des années 60-70. Avant, on recevait beaucoup chez soi. Aujourd'hui, on se sentirait déshonoré de rester une seule soirée à domicile. Mais il y a là de quelques jolies pièces, à même de devenir simplement décoratives.

Une superbe boiserie Art Déco 

Je ne suis pas là à midi le lendemain. Il y a eu de bonnes surprises. «Je ne pensais pas que je tirerais autant du bureau d'Ella Maillart», m'avoue Olivier Fichot. Tout semble aller pour le mieux avant la vacation du soir. Les amateurs se restaurent au frais de la maison, en admirant le chef-d’œuvre de ces ventes. Il ne se voit pas proposé aux enchères, mais à la tractation privée. Je dois dire que j'en meurs d'envie, mais je ne saurais qu'en faire. Il s'agit d'une boiserie Art Déco, créée comme stand d'exposition par l'architecte lausannois Laverrière (l'homme de la gare de Lausanne) en 1922. Tout est démontable. Reste qu'il faut pouvoir refaire le jeu de construction à domicile. Rue de Monthoux, il fallu renoncer à la corniche et au plafond. Trop haut, même ici... 

Ma dernière bouchée de quiche engrangée, je peux reprendre mon siège et assister à la criée. Avec la peinture, tout va encore bien. De jolis résultats pour de belles pages enluminée médiévales. Des chiffres acceptables pour le reste. Quelques «ravalés», tout de même. Les offres n'ont pas atteint les réserves, sans doute un peu hautes. Nous sommes à l'époque où les plus grandes maisons se veulent incitatives pour les produits moyens. Avec la verrerie, les choses commencent à se gâter. Un mauvais Gallé (et il en existe beaucoup de mauvais) devient invendable. Idem pour les bronzes, qui se sont surmultipliés à la fin du XIXe siècle. Le goût a changé.

Tapis invendables 

Avec les tapis d'Orient, c'est la catastrophe. Plus personne n'en veut. Ils correspondent à un style de vie disparu. Il y a en plus le tailles. Imposantes. Le plus vaste mesure 565 centimètres sur 336. Un monstre que les costauds affrétés pour présenter les œuvres au public soulèvent en grimaçant. Ravalé, bien sûr. Qui peut accueillir la chose, après lui avoir fait gravir un escalier? 

La succession de Wendy Russell Reves, qui fut top-modèle dans les année 1930 avant d'épouser un riche éditeur, permettra-t-elle à Olivier Fichot de remonter le courant? Non. Il s'agit de meubles Louis XV ou XVI aujourd'hui en défaveur. Certains prix ont chuté de manière dramatique. Le commissaire priseur ne réussira pas à faire monter au-delà de 4000 francs quatre fauteuils de bonne tenue, recouverts de frais, alors qu'ils sont estimés entre 8000 et 12.000 et qu'ils se serait vendus 30.000 il y a trente ans. L'immense canapé jaune de la dame, capitonné à l'ancienne et qui a dû lui coûter dans les 15.000 francs de tapissier, était prisé entre 1000 et 1500. Comme nul ne voulait le voir retourner d'où il venait, il a fini par partir pour 100 francs. Et à l'arraché!

Vendeurs trop gourmands 

Quelle leçon tirer de l'expérience, qui se poursuivait jeudi avec de l'art oriental, de l’archéologie et de l'art moderne? Qu'il faut se montrer sélectif. «Ce qui est bien se vend très bien», admettait mercredi Olivier Fichot. «Ce qui est amusant trouve son public. Le reste n'a aucun avenir.» C'est parfois une question de prix. Il manquait souvent une seule enchère pour atteindre le prix de réserve. Les vendeurs auraient dû «laisser du mou.» Mieux vaut se débarrasser à vil prix de ce qu'on paiera un fortune à des transporteurs pour ramener chez soi. D'autre cas apparaissent tragiques. Le rapide changement du goût, conduisant au contemporain et au design, a signé l'arrêt de mort de certains meubles et bibelots. Même posés sur le trottoir, on finit par se demander qui les prendrait. 

La prochaine session de Genève Enchères se déroulera les 22, 23 et 24 septembre. Délais de consignation le 30 juin. Evitez si possible de proposer d'énormes armoires rustiques ou une collection de fauteuils crapaud Napoléon III. Leur heure de gloire a passé...

P.S. Je n'ai pas assisté aux ventes de jeudi par devoir patriotique. J'étais aux Prix Culture et Société, décernés par la Ville de Genève au Grand Théâtre. Je viens pourtant d'en découvrir les résultats, qui ont très vite été mis sur le site (alors qu'il faut parfois une semaine en France!). L'affiche de Bonnard a fait 9500 francs. La chaise de Ron Arad 15.000. Le paravent reproduit pour illustrer cet article a obtenu la même somme. Une jarre coréenne des XVIIIe-XIXe siècles a dépassé les 10.000. "Nous sommes très satisfaits. Pour une première vente, c'est une réussite", m'écrit Olivier Fichot.

 

Photo (Genève Enchères): Le paravent japonais de la période Edo qui faisait la couverture du catalogue. Il était proposé jeudi.

Prochaine chronique le samedi 2 mai. Rouen montre de la peinture siennoise médiévale. C'est somptueux. Belle ville, en plus.

 

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