Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ DE L'ART / Paris à l'heure des mondes

On le sait depuis le «Voyage autour de ma chambre», écrit par Xavier de Maistre en 1794 et souvent réédité de nos jours. Il n'y a pas besoin de traverser de milliers de kilomètres pour se dépayser. Sur le «Parcours des mondes», prévu à Paris du 10 au 15 septembre, il suffira de quelques pas dans les rues de Saint-Germain-des-Prés. C'est là que se trouveront les 59 galeristes spécialisés dans les arts extra-européens, les trois marchands d'art contemporain et deux libraires.

Mais de quoi s'agit-il? D'un vrai salon, où chacun occupe une boutique différente. Les Parisiens, dont c'est le quartier, reçoivent chez eux. Les autres, venus d'Australie (vive les aborigènes!), de Belgique (nation longtemps en tête du marché ethnographique), d'Italie ou des Etats-Unis louent au prix fort une échoppe quelques jours. Notons qu'il y aura un seul Suisse en 2013, le Zurichois Patrick Fröhlich. Les amateurs, venus du monde entier, voguent de l'un à l'autre. Notez qu'il risque d'y avoir des squatters parmi les exposants. D'aucuns profitent de l'occasion pour se glisser entre les gouttes, comme les resquilleurs lors de certaines réceptions. Regardez bien le logo!

Douzième édition à Saint-Germain

L'édition actuelle sera la douzième. La manifestation succède cependant à d'autres. J'ai le souvenir, au début des années 2000, d'avoir vu une réunion semblable d'arts dits premiers (comme s'il y en avait de seconds!) à l'Hôtel Dassault du Pond-Point des Champs-Élysées. Un lieu aujourd'hui occupé par la maison de ventes Artcurial. Les prix restaient  plus doux qu'aujourd'hui. On sait que l'Afrique et de plus en plus l'Océanie atteignent des tarifs insensés. On peut causer en millions d'euros chez des gens comme Alain de Monbrison ou Alain Bovis. «C'en est au point que des collectionneurs reviennent vers des gens comme moi», constate avec plaisir une marchande américaine spécialisée dans le Moyen Age.

«On n'a pas toujours aimé la même Afrique», aime à rappeler Jean-Paul Barbier-Mueller. Les gens des années 1930 la préféraient lisse et douce. Les ethnies les plus brutes et les plus sauvages ont aujourd'hui la cote. Alors que l'archéologie prend toujours plus d'importance pour le Continent noir, des pièces comme les statues des pré-Dogons font cependant l'unanimité. Et le tarif maximum. Est-ce pour cela qu'Hélène Leloup, organisatrice en 2011 de l'exposition du Quai Branly sur les Dogons (une dame connue comme le loup blanc et parfois contestée sur le plan personnel) est la présidente d'honneur du «Parcours des mondes 2013?

Un milieu parfois arrogant

On attend beaucoup de monde friqué («j'ai l'impression de croiser un assujetti à l'impôt sur les grandes fortunes tous les trois mètres», s'amuse un conservateur de musée français) en six jours. Les marchands, qui se prennent très au sérieux, ont du coup la tentation de se montrer arrogants avec le tout-venant des visiteurs. Ils sont avant tout là pour vendre. Surtout à des étrangers, dans la mesure où les Français se montrent affolés par les girouettes fiscales du gouvernement Hollande.

Pour l'instant, l'Afrique ou l'Océanie ne posent encore pas trop de problèmes de revendications et de preuves d'exportation légale aussi anciennes que possible. Contrairement à l'archéologie, notamment celle des pays d'Amérique du Sud, il ne s'agit pas encore d'un secteur sinistré. «On me regarde maintenant comme si j'étais un voleur», s'attriste ainsi un marchand (honorablement) connu suisse d'art antique.

Mais trêve de morosité. Le «Parcours des mondes» constitue pour une semaine un musée volant et vivant. Un musée plus amusant, et surtout plus visité, que l'actuel Quai Branly, dont les espaces connaissaient un vide sidéral cet été, alors que les touristes s'écrasaient au Louvre.

Pratique

«Parcours des mondes», itinéraire dans les rues entre Saint-Germain-des-Prés et la Seine, Paris, du 10 au 15 septembre. Site www.parcours-paris.eu Ouvert le 10 de 15h à 21h, ensuite de 11h à 19h, le 12 jusqu'à 21h, le 15 jusqu'à 17h. Photo (tirée du site du Parcours). Une image de l'édition 2012.

Paris reste actif dans le monde de l'art grâce aux salons spécialisés

Il n'y aura pas de Biennale des Antiquaires en cette année impaire. La prochaine se déroulera en 2014. L'Hôtel Drouot restera obstinément fermé jusqu'au début octobre. Trois mois de vacances! Il faut dire que ses travaux de rajeunissement, par ailleurs catastrophiques (on se croirait dans un hôpital avec son nouveau hall!), n'avancent guère. Les petites maisons d'enchères refusent de payer leur quote-part de la grosse facture, à ce que l'on dit. Alors que Drouot-Montaigne, voué aux ventes de prestige, n'est plus actif depuis longtemps, cette clôture prolongée confirme l'idée d'un déclin continu de Paris sur le plan du marché de l'art...

En fait, Paris devient une ville de salons. Les gens de la FIAC (Foire internationale d'art contemporain), qui réunira cette année 178 galeries au Grand-Palais du 24 au 27 octobre, vous diront qu'ils y sont pour beaucoup. Depuis qu'il a été repris par la Néo-Zélandaise Jennifer Flay, ce rassemblement bientôt quadragénaire (il date de 1974) se monte le bourrichon. Il se prend pour «Art/Basel», ce qui reste loin d'être le cas, en dépit d'une évidente remontée. Mais la FIAC repartait de bas. Presque aussi bas que se situe encore sa concurrente «Art Paris».

Le modèle du dessin

Non. Ce sont les manifestations hautement spécialisées, comme le «Parcours des mondes», qui font aujourd'hui la réputation de la capitale française. Tout est parti en 1991 du «Salon du dessin». La réunion de spécialistes internationaux (39 à la Bourse en 2013) a peu à peu généré des expositions dans les musées, des ventes publiques, des colloques et des manifestations parallèles. «Drawing Now» en est ainsi arrivé à sa huitième édition au Carrousel du Louvre ce printemps avec 80 participants. Les visiteurs suivent: 15.000 environ pour le «Salon du Dessin», 20.000 pour «Drawing Now».

En 1996, Rik Gadella créait «Paris-Photo», qu'il a revendu depuis. Aujourd'hui logée au Grand Palais, la foire a connu un succès fulgurant. La photographie, ancienne et moderne, artistique ou de reportage (surtout la première, qui vaut plus cher) n'avait pas encore trouvé sa place. La formule a séduit les Américains, qui demeurent curieusement incapables de créer eux-même une nouba d'art digne de ce nom. «Art/Basel» avait un strapontin à Miami. «Paris-Photo» s'en est créé un à Los Angeles, aux studios historiques de la Paramount. La prochaine édition parisienne réunira 135 galeries du 14 au 17 novembre. On y attend 55.000 visiteurs, comme l'an dernier. Celle de L.A. aura lieu du 25 au 27 avril 2014.

Dernier-né, "Paris-Tableau"

Le succès persistant du «Salon du Dessin» et le prix prohibitif des stands à la «Biennale des Antiquaires» (on parle d'une moyenne trois fois plus élevée qu'à la TEFAF de Maastricht...) ont poussé en 2011 à la création d'un nouveau salon. Localisé à la Bourse, il est voué à la peinture ancienne, un peu à la peine de nos jours. Vingt-quatre participants sont attendus à la Bourse du 13 au 17 novembre. L'espace est ici compté, et le public très choisi. Il y a pourtant eu 6600 personnes en 2012. L'exposition non-commerciale aura un joli thème: «Sous réserve d'usufruit». Il s'agit d’œuvres données à l'Etat que les collectionneurs conservent jusqu'à leur mort. Quant au colloque, il sera voué à cet historien de l'art irremplacé que demeure Federico Zeri (1921-1998).

Sites utiles

www.fiac.com, www.parisphoto.com, www.paristableau.com 

Prochaine chronique le vendredi 6 septembre.  Avant les Journées du Patrimoine, ce week-end en Suisse, le suivant en France, comment conserver le patrimoine dit mineur?

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