Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ DE L'ART / Les Hopis mis au pas à Paris

Bis repetita. En avril 2013, les Hopis déterraient la hache de la guerre. Il s'agissait d'empêcher la vente publique, à Paris, de masques "katchina" considérés par ces Indiens de l'Arizona comme sacrés. Certains des 400 objets du catalogue devaient se voir retirés. Tout le monde s'était agité. Robert Redford avait parlé de "geste sacrilège". L'ambassadeur des Etats-Unis se disait "préoccupé", comme le veulent les termes diplomatiques. Pierre Servan-Schreiber, le très médiatique avocat des Hopis, expliquait noblement que tout ne pouvait se voir acheté ou vendu en ce bas monde. 

Organisée par la maison Néret-Minet Tessier & Sarrau, la vente avait finalement eu lieu le 12 avril. Elle créait même la surprise, rapportant 931.445 euros. La justice française avait tranché, mais pas dans le sens voulu par le "politiquement correct". Selon la juge Magali Bouvier, qui appliquait le droit, "le seul fait que ces objets puissent être qualifiés d'objets de culte ne saurait leur conférer un caractère de biens incessibles de sorte que leur vente caractériserait un trouble manifestement illicite ou un dommage imminent." Après tout, il ne s'agit pas là de morceaux de corps humains, même si des indigènes américains les considèrent comme magiques, voire "vivants".

Tir groupé 

Forte de ce succès judiciaire et financier, la maison EVE a donc décidé de récidiver en décembre. Survival International et Servan-Schreiber ont de nouveau attaqué. L'ambassade s'est remise en branle. Ne pouvait-il pas y avoir revendication? Une loi le permettrait aux Etats-Unis, où le gouvernement a comme qui dirait mauvaise conscience vis-à-vis des peuples indiens massacrés, puis parqués dans des réserves. Il fallait "montrer notre solidarité avec les deux tribus." Quelques réalisations apaches s'étaient en effet glissées dans la liste. 

Eh bien la Justice, représentée cette fois par Claire David, a tiré les mêmes conclusions! EVE avait le feu vert. Les masques vénérés par les Hopis allaient pouvoir passer (symboliquement, bien sûr!) le 9 décembre sous le marteau de Me Alain Leroy, commissaire-priseur. Le tam-tam journalistique a joué en sa faveur. Les œuvres ont obtenu des prix très supérieurs aux attentes. Il y en a eu cette fois pour 1,67 million d'euros, tous produits confondus. Profitons de l'occasion pour préciser que chaque création Hopi ne se voit pas revendiquée. Ce peuple, qui compte aujourd'hui selon les fourchettes entre 9000 et 18.000 personnes, reste ainsi connu pour ses poupées, en vente chez tous les bons marchands d'art tribal.

Coup de théâtre 

Me Leroy, soulagé, a profité des résultats positifs pour déverser son fiel. Selon lui, les actuels villages hopis ne seraient que des "tribus de Gaulois organisées avec un esprit de clocher." L'homme estime n'avoir rien fait d'illégal. En revanche, l'argumentaire développé par son principal adversaire, le leader indien LeRoy (oui, ils portent le même nom!) N. Shingoitewa lui semble spécieux. Ce dernier, qui vient de perdre des élections "pour avoir gaspillé l'argent de sa tribu en actions judiciaires frivoles", compare sans trop de tact les exportations d'objets hopis aux spoliations juives par les nazis. Un argument sensible en France... 

Un coup de théâtre a cependant eu lieu. Vendredi 13 décembre, jour considéré pourtant comme néfaste aux Etats-Unis, une ONG de Los Angeles, l'Annenberg Foundation, a annoncé avoir acquis 24 pièces hopis et apaches "afin de les rendre à leurs légitimes propriétaires". Coup du geste: 530.000 dollars. Me Servan-Scheiber a emboîté le pas, avec un seul objet. Notez que c'est mieux que Robert Redford. Me Alain Leroy s'est fait un plaisir de rappeler que l'acteur n'avait pas la main à sa poche en avril dernier.

Tout le monde est content 

Tout est donc bien qui finit bien. Les Hopis retrouvent leurs katchinas, dont on espère qu'ils feront le meilleur usage. La maison EVE a son tiroir-caisse plein. Quant à la clarté de la législation, dont l'application aurait pu fluctuer au gré des sensibilités du moment, elle reste maintenue. Alors si vous voulez commencer une collection Hopi, ne vous gênez pas! Photo (Studio Sebert): Masque hopi Tumo Crew Mother, vers 1860, vendu le 9 novembre à Paris.

Prochaine chronique le mardi 17 décembre. Burt Lancaster aurait 100 ans. Les Cinémas du Grütli genevois proposent un hommage à l'acteur dès le 18 décembre.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."