Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ DE L'ART / Les antiquaires se font rares

Le 15 octobre, dans ses salons parisiens, Sotheby's communiquera officiellement la grande nouvelle. La multinationale annoncera les modalités de la vente Félix Marcilhac, qu'accompagnera un énorme catalogue, coproduit avec Le Passage. Tout est fait pour que la dispersion prenne des airs d'événement artistiques, commerciaux et mondains. L'affaire semble bien partie. Il ne reste plus un seul siège libre pour la cérémonie. Ce n'est pas tous les jours que disparaît un grand antiquaire, Marcilhac étant depuis toujours spécialisé dans l'Art déco.

Pas tous les jours... Il est permis en fait de se poser la question. En cette année 2013, alors que le gouvernement français reste toujours aussi flou dans le domaine fiscal et que le pays suinte la morosité, les lampes ne cessent de s'éteindre. Il suffit de regarder le quai Voltaire, qui a toujours servi de vitrine en front de Seine pour les antiquaires. Charles Sackr a disparu. Il y a un trou noir. Le commerce est à qui voudra bien payer le loyer. Restauration (restauration alimentaire s'entend) exclue. A côté, Marc Maison indique que son arcade est à remettre. Demachy s'apprête à tout vendre aux enchères. Il passe à d'autres choses... Quelques immeubles plus loin, une entreprise visiblement cosmétique va chasser les tapisseries médiévales de Jacqueline Boccador. Le couturier Dries van Noten a remplacé depuis un certain temps les objets africains des Leloup.

La fringue envahit tout

Comme partout dans les capitales, la fringue (dans son immense majorité féminine) avance. Il y a des artères de la Rive gauche où elle occupera bientôt tout le terrain. "Nous sommes la dernière maison encore vouée au livre dans la rue", déclare-t-on sans sourire chez Grasset. On peut dès lors se demander qui remplacera Chollet, rue de Beaune, qui vient de lâcher prise avec son mobilier. Un secteur particulièrement menacé. Devenu en quelques années muséal, le meuble de style se vend toujours plus mal quand il ne se révèle pas d'une extraordinaire qualité. C'est par miracle que Chenel, spécialisé dans l'art antique, a bien voulu se substituer à Perrin, quai Voltaire, il y a deux ans... Perrin ne conserve en effet, pour le mobilier, que son espace face à l'Elysée. Sur l'autre rive.

Il semble désormais bien lointain, le temps où sept spécialistes de la commode Louis XV et du bureau Louis XVI (dont Perrin...) faisaient la loi à la Biennale des antiquaires. Mais le moyen de gamme a été encore plus touché. "Dans ma jeunesse", explique un grand marchand retiré, aujourd'hui octogénaire, "il existait une soixantaine de commerce d'art ancien rue du Cherche-Midi. Il n'en subsiste plus un seul." Mon interlocuteur ajoute qu'il en va de même à Rome. "J'ai connu la via del Babuino, près de la place d'Espagne, remplie de boutiques où l'on trouvait énormément de choses. Elles aussi ont disparu."

A Lausanne comme à Genève

La liste pourrait s'internationaliser. Bond Street, à Londres, voit désormais Chanel succéder à Prada ou à Ralph Lauren. A Lausanne, il n'y a plus grand chose. La Vieille Fontaine, qui tenait le haut du pavé, survit bien, mais à moindre échelle et à Rolle. Idem à Genève. Dans les années 1960, la Cité et la Grand-Rue connaissaient des alignements de commerces parfois poussiéreux, parfois pas. Meylan se plaçait ainsi près de Kurz, Madame Guinand, Archinard ou Rehfous, à qui avait succédé Rossire. Il n'en demeure absolument rien. Même le XXe siècle est touché. On a ainsi vu s'envoler la spectaculaire Béatrice Herrmann, avec ses robes décolletées et ses boas.

D'où vient cette situation? D'un changement de vie, doublé d'une modification des habitudes. Les grands appartements anciens se sont fait rares. Le design s'est installé en force. La vie quotidienne s'est sans doute plus transformée depuis les années 1960 qu'elle n'avait évolué depuis le milieu du XIXe siècle. Les gens ne reçoivent presque plus. Ils ont d'autres idées. Le moderne donne ainsi l'idée d'une adaptation. L'ancien a du coup cessé d'être respectable pour apparaître ringard. Ajoutez à cela la perte de bien de repères culturels...

Bientôt le Salon de Beaulieu

Le changement des habitudes a lui induit les foires, destinées aux gens pressés. Mais là encore, il faut faire la part du feu. Si les salons d'art contemporain se multiplient, ceux qu'organisent les antiquaires se reréfient, même si Paris en annonce un mineur par semaine. En Suisse, d'important, il ne demeure que Beaulieu, à Lausanne, en novembre. C'est pour bientôt (du 16 au 24). Les stands sont loués. Tout va bien cette année.

"Le voyage d'Europe" à Genève chez Lionel Latham

Tout n'est pas perdu, à condition de ne pas s'endormir. Dans la Corraterie genevoise, Lionel Latham propose ainsi sa nouvelle exposition, qui a immédiatement suivi la précédente. Son caractère se révèle pour le moins différent. A l'accumulation un peu effrayante proposée par Gilbert Albert et sa fille a succédé la parcimonie, voire la nudité. Il n'y a presque rien dans la double arcade...

"Tout est né d'un objet", explique Nicolas Lieber, à l'origine de la chose avec son frère Vincent. "J'ai vu une porcelaine de Berlin des années 1905-1909 représentant Europe sur son taureau." Il s'agit là de la version céramique d'un ensemble créé en argent. Il s'agissait d'offrir un titanesque surtout de table au Kronprinz, supposé devenir empereur à la mort de son père Guillaume II, à l'occasion de son mariage.

Une vache complaisante

Europe titillait apparemment le photographe. "Je voulais reproduire la scène en vrai." Il a cependant fallu renoncer au taureau, trop rétif ou trop dangereux. Une complaisante vache du Mont Pèlerin a ainsi accueilli Dorothée, le modèle nu qui a dû rester en place durant l'heure de prise de vue. C'est très réussi. "Sans doute trop. Les gens me demandent maintenant comment j'ai réalisé le truquage."

L'image, tirée bien sûr en grand, et la version céramique se retrouvent entourés de quelques objets choisis dans le stock de Lionel Latham par Nicolas. Il y a aussi bien là un tapis Art déco, réalisé vers 1925 d'après un carton de Paul Follot, que des vitrines de la Sécession viennoise ou un vase d'Edouard Chapallaz. Plus quelques photographies de Nicolas, naturellement. Un joli catalogue, écrit par Vincent, gardera le souvenir de cet événement artistique et bovin.

Pratique

"Le voyage d'Europe", galerie Lionel Latham, 22, rue de la Corraterie, Genève, jusqu'au 2 novembre. Tél. 022 310 10 77, site www.galerie-latham.com Ouvert du mercredi au vendredi de 13h30 à 18h30, le samedi de 11h à 13h et de 14h à 17h. Catalogue. Photo (Nicolas Lieber): le carton d'invitation pour "Le voyage d'Europe". Il s'agit bien sûr de la version céramique. Un détail...

Prochaine chronique le samedi 12 octobre. Christophe Leribault reprend à Paris le Petit Palais, qu'il lui faut remettre à flots. Entretien (long).

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