Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ DE L'ART GENEVOIS/ Les Bains prennent-ils l'eau?

Il y a ceux que cela déprime et ceux que cela réjouit. Peu importe. C'est la rentrée. Sur le plan des beaux-arts, la chose commence rituellement à Genève chez Rosa Turetsky à la Grand-Rue (voir ci-dessous). L'exposition qui s'y installe autour du 20 août constitue l'équivalent, toutes proportions gardées, du nouveau roman d'Amélie Nothomb chez Albin Michel. Il s'agit d'un «signe fort». Il consiste donc cette année en un hommage à la Genevoise d'adoption Thérèse Houyoux.

Rien ne prend en général la suite jusqu'au 29 ou au 30, moment où débute la grande nouba de La Bâtie, où les prétentions culturelles abondent. Le 30, le public pourra découvrir cette année à l'Ariana l'installation d'Akio Takamori, un céramiste japonais. Les festivités se feront plus genevoises chez Lionel Latham, à la Corraterie. «Les Albertiades» honoreront dès le 30 Gilbert Albert et sa fille. Le premier se retrouvera à côté de son ex-arcade, puisque vous savez comme moi que le bijoutier a vendu. Ce ne sera pas tout. Au 24, Montbrillant, Milkshake Agency proposera à la même date ses «Mirabilia urbis Romae» de Benoît Billotte. On a des ambitions ou on n'en a pas. Il y aura aussi à partir du 30 des «Bruits de fond» à la Villa Bernasconi.

Genève et environs

Repos ensuite quelques jours, même si on peut voir une installation nouvelle à la Médiathèque. Le 3, Cyril Kobler ouvre dans son actuel espace du 52bis, rue de Genève à Chêne-Bourg (c'est au fond d'une cour) les photographies d'Alexandra Pouzet. Le 5 septembre, pour ne pas se retrouver pris dans les eaux troubles de la Nuit des Bains, le Centre de la photographie vernit. Cela s'appelle «Couper-coller» et on n'y coupera pas. Patrick Roegiers, un Belge dans la tradition de Bruegel, apparaît plus prometteur chez Guy Bärtschi, où il fera son apparition route des Jeunes le 10 septembre. Futée, Tracy Muller montre, elle, ses artistes moscovites le 11.

Le jeudi 12, c'est donc la (courte) Nuit des Bains. Dire qu'il y a trop choses tient de l'euphémisme. Alors, pourquoi ne pas commencer avant cette date? «Mais parce qu'il n'y a personne à Genève», soutient une galeriste interrogée, comme s'il s'agissait jusque-là du désert de Gobi. On déverse du coup (et d'un coup) les treize galeries payant (cher) leurs cotisations à l'association, les membres associés et le reste. Fallait-il vraiment que le Centre d'Art contemporain inaugure ce soir-là l'architecte Pablo Bronstein et qu'Halle Nord présente Greg Hug? «Si j'avais su, j'aurais choisi une autre date», murmure un galeriste. «Je n'aurai vraiment personne.» On voit l'admirable logique des moutons de Panurge.

Peu de vedettes

Comment effectuer des choix tout en papotant (après tout les gens sont là pour ça) entre 18 et 21 heures. Mystère... On ne peut pas dire que les vedettes abondent. Je ne vois guère qu'Allan McCollum chez Pierre Huber, le photographe Eric Poitevin, qui reviendra chez Blancpain, ou Denis Savary, hôte régulier de Xippas. A 32 ans, le Vaudois est désormais un homme établi. Pour le reste, il faudra naviguer à vue entre deux bains (logique!) de foule et deux boum-boum musicaux dans la cour du BAC. Pensez tout de même à passer au 17, boulevard Georges-Favon. Alexandre Mottier rouvre sa galerie ce soir-là. Une collective. J'y reviendrai en temps voulu.

Inutile de préciser que les ragots vont bon train à propos des Bains. «Je sens moins d'enthousiasme. Il y a une vraie crise depuis deux ans», insinue une galeriste qui en fut proche. La crise est en partie financière. «Il faut pouvoir tenir quand ce travail ne constitue pas un simple hobby.» Le marasme tient surtout à la surabondance des lieux. Signalons à ce propos qu'on en annonce un suplémentaire, près du très snob Café des Bains.

Arcades vides

Certaines arcades tournent pourtant à une vitesse vertigineuse. L'ex-Pièceunic de Rosa Turetsky reste en ce moment vide. Deux entreprises s'y sont succédé en deux ans. L'immense espace Patricia Low, repliée sur Gstaad, demeure obturé par une bâche, rue de la Synagogue. Le restaurant italien qu'on y annonçait n'est pas près de servir des pizzas. Charlotte Moser est partie sur la pointe des pieds cet été de la rue des Rois. Il n'en reste que des stores à son nom. Michel Foëx entend désormais «travailler sur le stock.» Nous sommes avec lui près de la cathédrale, je sais, mais l'homme faisait beaucoup pour les créateurs genevois.

Il semble que les grandes manœuvres ne soient pas terminées. Le petit jeu consiste à dire qui s'en va. Les noms qui reviennent le plus souvent sont ceux de l'Analix de Barbara Polla, déjà réduit à la dimension d'un placard à balais, et de Blancpain. J'ai fini par interroger Marie-Claude Stobbart, en charge de cette galerie depuis le départ de ses différentes associées. Réponse sibylline. «Je vais continuer, mais sous une autre forme.» AKI en revanche refait surface. Transformé en débarras pour l'été, ce lieu hyper marginal des Bains annonce des choses pour cet automne. Heureusement! La prise de risque se révèle ici totale.

Quelques adresses utiles

www.quartierdesbains.ch, www.geneve-art-contemporain.ch, www.centrephotogeneve.ch, www.bartschi.ch, www.ville-geneve.ch/ariana

Hommage à la Genevoise d'adoption Thérèse Houyoux

Le 1er juin, un premier hommage genevois se voyait rendu à Thérèse Houyoux dans le théâtre du Galpon. Il s'agissait de présenter le livre que l'artiste, décédée en 2011, avait écrit avec Denise Mutzenberg. Il a en effet paru cette année seulement aux éditions Samidzat, sous le titre de «La petite moureuse». Thérèse souffrait depuis longtemps. Entre les deux parties de la rédaction était juste intervenue une rémission.

Aujourd'hui Rosa Turetsky, qui fut dès les années 1990 la galeriste de l'artiste, montre une nouvelle fois son œuvre. «Nous avions dix-huit ans de compagnonnage. Je l'ai exposée à cinq ou six reprises.» La présentation de la Grand-Rue tourne autour du papier, matériau cher à la Belge d'origine, née à Bruxelles en 1940 et depuis longtemps installée à Genève. Le public, peut-être faudrait-il dire son public, retrouvera donc les grandes ailes et les arbres. La matière se voit découpée. Ajourée. Poinçonnée. Le trait se fait léger, presque allusif. «A l'origine de l'image, il y a la triple rencontre d'une forme naturelle longuement dessinée, d'une forme pensée et d'une forme culturelle», disait Thérèse Houyoux.

Inutile de dire que l'ensemble est comme toujours au 25, Grand-Rue bien mis en scène, avec les ailes au niveau de la rue et les arbres en sous-sol, comme s'ils devaient y prendre racine. Il y a peu de choses, mais valorisées. L'habitué des lieux reconnaîtra le goût de la galeriste pour le papier et pour un art presque sans couleur, où domine le noir et le blanc. On peut toujours découvrir chez Rosa ce qu'on voit peu ailleurs.

Pratique

«Hommage à Thérèse Houyoux», galerie Rosa Turetsky, 25, Grand-Rue, jusqu'au 5 septembre. Tél. 022 310 31 05, site www.rosaturetsky.com Ouvert du mardi au vendredi de 14h30 à 18h30, samedi et 10h à 12h et de 14h à 17h. Photo (DR): quelques ailes de Thérèse Houyoux, à voir chez Rosa Turetsky.

Prochaine chronique le jeudi 29 août. "Vermeer et la musique" à la National Gallery de Londres.

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