Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHE DE L'ART / Fischer rend visite aux Genevois

C'est devenu une habitude. Trois semaines avant ses ventes de Lucerne, prévues cette année du 12 au 14 juin, Fischer vient présenter à Genève ses «highlights», comme on dit dans le monde des enchères. Autant dire qu'il s'agit là d'une sélection par le haut de ce qui se verra proposé lors de vacations où il y aura des tableaux modernes, des meubles anciens ou des vases antiques. Comme dans les grands magasins, il y a de tout chez Fischer. 

C'est Lionel Latham qui accueille à nouveau la maison alémanique. Il lui donne, au propre, une vitrine. Bien située, puisque sa galerie se trouve à la Corraterie. On sait que Koller préfère les salons, supposés feutrés, des grands hôtels de la place. Mais c'est se mettre en retrait. Il faut toujours vaincre ce que l'on appelle en allemand (et donc dans une langue en principe parlée outre Sarine) le «Schwellenangst», ou la peur de franchir le seuil. 

Grands noms et petits tableaux

Et qu'y a-t-il donc à voir, aujourd'hui mercredi 29 mai et jeudi 30 mai à la Corraterie? Beaucoup de grands noms. Le problème, c'est qu'ils recouvrent rarement de grandes choses. Degas a peint mieux que ce paysage un peu délavé. Hodler ne doit pas son renom au terrifiant «Portrait de Madame Couteau». Le Signac n'est pas celui dont on rêve. Quant au double portrait de Renoir (estimé entre 800.000 et 1.200.000 francs), il donnerait franchement des cauchemars. 

Dans ces conditions, le meilleur semble généralement issu d'artistes dits mineurs. «L'enlèvement d'Europe» de Jean Souverbie (1891-1981) est une fort bonne toile, dans le genre du Picasso des années 1920. Elle offre une qualité qui supporte le voisinage avec le «Buste de Caroline» d'Alberto Giacometti, présenté dans une vitrine à l'aspect blindé. Là, Fischer espère toucher le gros lot. Entre 3 et 5 millions. Plus les frais, bien sûr! 

Ceux qui veulent en savoir davantage peuvent toujours consulter le catalogue en ligne, qui se révèle fort bien fait. Ils constateront que contrairement à Koller, qui tente de s'aristocratiser en déversant ses série B sur Koller West, il y en a pour toutes les bourses. Entre 500 francs et 5 millions, il y a vraiment de la marge. 

Pratique

Fischer, chez Lionel Latham, 22, rue de la Corraterie, Genève, les 29 et 30 mai de 9 heures à 19 heures. La photo est celle de "L'enlèvement d'Europe" de Jean Souverbie. Site de Fischer www.fischerauktionen.ch  

 

 

Une fuite vers la Suisse alémanique

Quand Fischer vient à Genève, c'est en visite. Pas question pour la maison d'organiser une vente ici. Koller a bien installé des bureaux dans notre ville, au Palais de l'Athénée. Mais la firme alémanique organise de moins en moins de vacations dans la Salle des Abeilles. Les amateurs ont pu le noter la semaine dernière, en recevant le catalogue. Les prochaines séances vouées à l'Art nouveau, à l'Art déco et au design se dérouleront en juin dans les locaux de Zurich. Il faut dire que les choses se passaient très moyennement à Genève, où l'on annonce cependant de l'art tribal en compensation. 

 

Vu la stature que Koller a voulu se donner, en s'associant à des maisons françaises, autrichiennes ou suédoises, il lui fallait redevenir purement alémanique. Ce recentrage lui donne de l'assise et du sérieux. L'entreprise familiale entend se concentrer sur les lots importants. Elle vient ainsi d'envoyer à ses clients une luxueuse brochure sur les activités des dernières années. Les millions pleuvent à chaque page. C'est oublier que Koller passe pour peu s'occuper de la marchandise secondaire, d'où un nombre élevé d'invendus. Parfois plus de la moitié. 

 

Montres et bijoux

Face à ce bulldozer, dont les ventes peuvent compter des milliers de numéros, Fischer fait aujourd'hui figure de paisible limousine. L'actuel catalogue de peinture montre beaucoup d'honnêtes tableaux suisses, à prix bourgeois. Aucun de ces Anker ou de ces Giovanni Giacometti surcotés en dépit de leur modestie picturale. On en trouve pourtant parfois chez des maisons d'enchères alémaniques équivalentes, comme Dobiaschofsky ou Schuler. Sans parler, bien sûr, de Christie's et de Sotheby's Zurich. Des multinationales qui délaissent elles aussi toujours davantage Genève, où elles étaient très présentes dans les années 1980, sauf quand il s'agit de disperser des montres et des bijoux. 

 

La ville serait-elle maudite, comme toute la Suisse romande? Oui et non. La Galerie du Rhône propose beaucoup de peintures valaisannes à Martigny, où l'on reste proche des chalets. Galartis se lance sur un pied modeste à Lausanne. Il faut surtout noter la lente, mais apparemment irrésistible, montée de l'Hôtel des Ventes de la rue Prévost-Martin. Les folles enchères autour de correspondances impériale russes ou de souvenirs du danseur Serge Lifar (un demi million, ou presque, pour une lettre de Coco Chanel!) ont connu un retentissement européen. 

 

Gros succès à Gingins

La technique se révèle ici à l'opposé de celle de Koller. Des estimations très basses. Une volonté évidente de tout vendre. Une solide organisation. Et ça paie! La mise à l'encan, en avril 2013, du contenu du château de Gingins, avec les reliefs de la collection Neumann, a dépassé les plus folles espérances (1). De quoi inciter les vendeurs à aller chez Bernard Piguet plutôt que dans des maisons passant pour plus prestigieuses. 

 

(1) 98 pour-cent des lots vendus. Un portrait donné comme d'un suiveur du Titien, estimé entre 4000 et 6000 francs, a obtenu 460.000 francs, soit 570.000 avec les frais! Les prochaines ventes de l'Hôtel ont lieu à Genève le mois prochain. J'y reviendrai.

 

 

 

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