Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ DE L'ART/ Bienvenue au mont-de-piété Sotheby's!

Le prêteur sur gages n'a pas bonne réputation. Sa fréquentation suinte par ailleurs la misère. On pense aux illustrations du XIXe pour Dickens, et d'autres écrivains victoriens, où l'on voit une pauvre créature apportant rougissante ses hardes chez un abominable individu. Un vieillard cauteleux qui va bien sûr profiter de sa misère. L'homme est un loup pour l'homme, et encore plus pour la femme. 

Les propriétaires d'une très importante collection d'art n'ont pas ces soucis. Ils peuvent aller chez Sotheby's. Depuis un quart de siècle, la multinationale, fondée en 1744, garantit des prêts sur les œuvres. Dirigée depuis 2014 Tad Smith, 50 ans, qui gérait auparavant Madison Square Garden (1), la maison a ainsi accordé 4 milliards de dollars cumulés depuis la création de son mont-de-piété. Une service juridiquement distinct de l'activité des ventes, je vous rassure.

Un service rentable 

Les actionnaires de la maison réclamant des gains accrus (Sotheby's est cotée en Bourse depuis 1977), les prêts sont en train de s'envoler (2). Pourquoi donc? Parce que le service apparaît hautement rentable. Les coûts sont faibles pour la maison. Le rendement sûr. La firme a ainsi calculé que chaque employé rapportait ici 4,1 millions de dollars. Dans le domaine des enchères, c'est 615.300 dollars par tête de pipe. Comme l'entreprise tend à perdre du terrain face à Christie's, il s'agit d'une manière de se refaire. 

Je continue ici à paraphraser le gros article assez technique d'Eléonore Thery, récemment paru dans «Le Journal des arts», édition française (3). La maison prend en apparence peu de risques. Si elle peut accorder jusqu'à 100 millions de dollars, après avis d'un comité formé de dix personnes, c'est en ne donnant chaque fois que le 60 pour-cent au maximum du prix d'estimation des œuvres. Je noterai (ici c'est moi qui parle) que les goûts se montrant très versatiles, il peut tout de même y avoir de mauvaises surprises. Selon Jan Prasens, directeur du management du service financier (je repasse pour l'occasion la parole à Eléonore qui l'a interviewé), «les taux sont compétitifs.» Personnalisé, il s'agit toujours de «solutions créatives».

Prêts liés aux ventes 

Normalement, le prêt vaut deux ans, mais certains sont comme il se doit liés à un engagement de vendre plus tard les œuvres aux enchères. Chez Sotheby's, bien entendu. C'est une manière d'axer la pompe. Ou simplement de la faire fonctionner. Les gens demandant de l'argent à Sotheby's sont souvent déjà clients chez eux. Ces gens vont plutôt là qu'ailleurs, où les taux de prêts sur œuvres d'art peuvent devenir vertigineux. «Le Journal des arts» parle de pourcentages allant de 2 à 30, en citant quelques noms... 

Selon un rapport de Skate's Art Market Research, Sotheby's se débouille bien. La maison constitue le «leader» du prêt sur œuvres d'art. Un marché en pleine expansion. En 2015, les prêts globaux «devraient représenter un en-cours de 10 milliards de dollars». Et ce ne serait qu'un début. «On pourrait, à terme, arriver à 100 milliards.» Un chiffre qui donne le vertige. Comment serait-ce Dieu possible, dans un monde déjà si endetté? Skate's a bien sûr sa réponse. «Les collectionneurs ne veulent pas forcément vendre. Ils souhaitent souvent extraire une partie de cette valeur dormante.»

Du côté des concurrents

L'initiative de Sotheby's ne pouvait pas laisser ses concurrents indifférents. Christie's se montre prêteuse, mais de manière plus discrète. C'est surtout pour elle une manière de s'assurer des collections jugées importantes. Phillips, qui reste un bien plus petit acteur, agit de même. Cela fait partie de la stratégie. Celle-ci demeure-t-elle vraiment sans conséquences fâcheuses? Non. Pour prêter, Sotheby's a dû emprunter. En juin 2015, sa ligne de crédit a ainsi pu passer de 550 millions à près d'un milliard de dollars. Cet endettement a inquiété Moody's. «Sotheby's est en train de sacrifier son équilibre budgétaire pour soutenir son portefeuille de prêts.» Que se passera-t-il en cas de crise majeure du marché de l'art, comme en 1990, quand la maison avait passé un sale quart d'heure? 

Il n'y a en effet pas que les prêts (là, je quitte «Le Journal des arts»), pour ces grandes maisons d'enchères. Elles pratiquent par ailleurs les ventes de gré à gré, le «real estate», autrement dit l'immobilier de luxe, ou parfois la vente à prix fixes, comme en galerie. Christie's et Sotheby's garantissent en plus parfois aux très gros vendeurs une somme minimum et l'abandon de la commission qu'ils devaient normalement lui payer.

Promesses avant vente 

La chose avait failli tourner à la catastrophe il y a un quart de siècle. Maintenant, c'est un peu le casino, avec ce que cela suppose d'audaces. Le Picasso à 170 millions de ce printemps aurait été garanti par Christie's pour 140 millions de dollars. On parle aussi d'une promesse de Sotheby's. 500 millions de dollars, quoi qu'il arrive, aux héritiers Taubman. Ces derniers ont dispersé l'essentiel de leur collection en novembre (la suite est pour janvier). Or, jusqu'ici, les résultats de cette vacation, pourtant superbe, n'ont de loin pas été à la hauteur des espérances... 

(1) Il s'agit d'un pur administrateur, payé 7,2 millions de dollars par an. L'homme a d'ailleurs reconnu ne pas connaître grand chose à l'art.
(2) Parmi les actionnaires se trouve ainsi le gestionnaire de fonds spéculatif Dan Loeb.
(3) «Le Journal de l'art», No 444, du 30 octobre au 12 novembre.

Photo (DR): Tad Smith, le nouveau directeur de Sotheby's, qui a succédé en 2014 à William F. Ruprecht, en poste depuis 2000.

Prochaine chronique le samedi 21 novembre. Des livres, avec en tête les mémoires des faussaires Beltracchi, connus pour leurs interprétations de Max Ernst.

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