Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Clare McAndrew publie son rapport 2017 sur l'économie de l'art

Crédits: DR

Elle a passé à l'ennemi. Depuis deux ans, Clare McAndrew ne roule plus pour la TEFAF de Maastricht, mais pour Art/Basel. Le rapport très attendu de la créatrice d'Art Economics (c'était à Dublin en 2005) sur l'état du marché mondial s'est peu modifié dans sa conception pour autant. Ironie du sort, il paraît cette année pendant Maastricht, qui n'a du coup pas à en pendre ombrage. Et cela même si le secteur des tableaux anciens serait à nouveau en baisse de 11 pour-cent l'an dernier, en dépit du coup médiatique d'un «Salvator Mundi» de Vinci à 450 millions de dollars. Clare voit là l'effet d'une «raréfaction». Je vous ai d'ailleurs dit avant-hier comment les bonnes pièces trouvaient preneur en 2018 à la foire néerlandaise.

D'une manière générale le marché s'est bien porté (on dit «comporté» quand on est financier) en 2017. Son total de 63,7 milliards de dollars (soit autant de francs suisses) signifie une augmentation globale de 12 pour-cent depuis 2016. Le bien-être ne se révèle cependant pas général. «On peut faire pour le marché de l'art la même conclusion que pour la richesse mondiale, dont le 88 pour-cent se voit détenu par 10 pour-cent de la population.» Il n'y a pas de «ruissellement». On pourrait au contraire dire qu'il pleut toujours où c'est mouillé. A eux trois, les Etats-Unis, la Chine et la Grande-Bretagne représentent le 83 pour-cent du marché, même si les acheteurs proviennent souvent d'autres horizons. Cinq maisons de vente se partagent la moitié du gâteau enchères. Pour les artistes, c'est pire encore. Sur les 52 00 artistes recensés par l'équipe internationale de Clare McAndrew, un petit pour-cent à peine peut espérer des mises de plus d'un million de dollars.

La folie du "post war" 

Comme je vous l'ai souvent expliqué, c'est le minuscule sommet de la pyramide qui grimpe le plus. Les levées de doigt à plus de 10 millions de dollars ont plus que doublé en un an (plus 125 pour-cent). Le total accumulé des œuvres vendues entre 5000 et 50 000 dollars a en revanche chuté de 17,5 pour-cent. Depuis plusieurs années, les records vont presque tous au «post war». Une différence fondamentale avec la fin du XXe siècle, où ils allaient à l'impressionnisme et parfois aux maîtres anciens. Comme toujours et pour toutes ses rubriques, le lecteur se demande quels paramètres utilise Clare McAndrew. Le marché chinois se révèle par exemple opaque. 

En plus, la scientifique ne se contente pas des enchères! Elle analyse le monde des galeries, sans avoir toujours (du moins à mon avis) accès aux transactions privées faites par des courtiers ou entre collectionneurs. L'Irlandaise n'en est pas moins sûre que l'écart se creuse aussi entre grands et petits marchands. Les grosses galeries, qui possèdent souvent de multiples succursales (je vous rappelle que Pace ouvre le 23 mars une antenne à Genève au quai des Bergues), auraient vu leur chiffre d'affaire augmenter de 10 pour-cent en 2017. «Leurs rendements sont parmi les plus importants. Les marchands dont le bilan dépassent dix millions par an s'autorisent des marges supérieures à la moyenne.» Cinquante pour-cent normalement pour un artiste contemporain sur le premier marché. A contrario, je pourrais dire que certains marchands travaillant seuls empochent tout le bénéfice. J'en connais de solide renom (dans le deuxième marché, évidemment) qui ne font aucune publicité, n'ont pas de galerie et ne vont pas aux salons. Leur force, c'est le carnet d'adresse et la discrétion.

L'envie de "nouveaux clients" 

En bonne logique, le rapport de Clare, qu'ont publié le 13 mars Art/Basel et UBS, s'intéresse beaucoup aux foires. Celles-ci, toujours plus nombreuses mais d'importances stratégiques très diverses, fourniraient actuellement le 46 pour-cent des revenus des galeristes. Les transactions y auraient augmenté l'an dernier de 17 pour-cent par rapport à 2016. Mais attention! Elles coûtent cher aux participants, qui doivent en outre penser aux assurances, aux douanes, aux transports et au logement. Clare McAndrew pense que le prix d'un stand et de ses annexes a cru de 15 pour-cent en 2017. Le but est de rencontrer à Maastricht, Bâle, Bruxelles, New York ou Shanghai de «nouveaux clients». Autrement, ce ne serait pas la peine de faire de telles dépenses. Il semble que ces «nouveaux clients» aient représenté le 30 pour-cent des ventes en 2017. Mais là à nouveau, je me demande comment les calculs sont faits, surtout si l'on pense au fait qu'un marchand normalement constitué ne dit jamais toute la vérité. Je ne dis pas qu'il ment, mais...

Clare McAndrew termine son opus par une note sociale. Il s'agit aussi d'un avertissement. Il faudrait selon elle arrêter de s'intéresser uniquement (et là, la presse fait à mon avis partie des coupables) aux 2 pour-cent que représentent les gros acheteurs. «L'art devrait atteindre le 98 pour-cent du reste de la population. Or on finit par dégoûter les petits collectionneurs à coups de records. Ces gens en viennent à penser que l'art n'est plus qu'une question de gros chiffres.» La chercheuse n'a pas tort. Bien des spécialistes du marché de l'art sont persuadés que le nombre des collectionneurs va en réalité diminuant. Et même fortement. Tout le monde cherche une relève, jeune si possible. La baisse de certains prix devrait pourtant susciter de nouvelles vocations. Internet le fait déjà un peu. Mais la Toile ne représente toujours que le 8 pour-cent du marché, avec une progression de 10 pour-cent en 2017. Elle engrange aujourd'hui 5,4 milliards de dollars.

P.S. En 2017, le rapport de Clare n'avait presque pas un chiffre commun avec celui établi par sa successeure Rachel Pawnell pour la TEFAF. Elles n'étaient d'accord sur rien. Quand je vous disais qu'on aimerait bien connaître les paramètres...

Photo (DR): Clare McAndrew. Une dame très écoutée, même si on fait dire aux chiffres ce que l'on veut.

Prochaine chronique le dimanche 18 mars. Paris expose Martin Mangiela. Autre sujet couture, le Musée Yves Saint Laurent.

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