Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Christie's vend à Paris la collection du Genevois Jean-Paul Jungo

Crédits: Thierry Parel

La croix verte reproduite en couverture est de Luc Tuymans. Normal. L'artiste belge fait partie des artistes avec lesquels Jean-Paul Jungo a entretenu ses contacts les plus étroits. Il en a d'ailleurs résulté un livre, publié en 1998 par le Mamco: «Conversations avec Luc Tuymans». Vous avez noté le mot choisi. «Conversations». Le collectionneur ne fait pas partie des théoriciens. On a envie de dire Dieu merci. C'est un homme de dialogue. «Peintre avant tout», l'ouvrage édité en janvier dernier par le musée genevois sur le peintre Max Schoendorff, comporte ainsi un long entretien de Jungo avec l'artiste lyonnais, qui allait mourir peu de temps après en 2012. 

Né à Morges, Jungo a fait carrière dans la banque. Il a développé tôt une activité de collectionneur. Son premier dessin de Pierre Klossowski, le frère de Balthus, il l'a acquis dès 1974. L'homme a beaucoup acheté. Il voit là une façon de vivre, voire de penser. Quand le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne lui a offert ses immenses salles pour une exposition, en 2000, il en est sorti un catalogue sous forme d'échanges de propos avec Rémy Zaugg, l'artiste alémanique faisant pour une fois office de commissaire. «Portrait d'un ami» fait aujourd'hui partie des ouvrages recherchés des amateurs. Il suffit pour s'en convaincre de tapoter sur Internet. On peut y lire des phrases sur «le mode de créer son propre présent» ou sur une «existence alternative».

Des choix très personnels

Jean-Paul Jungo vend aujourd'hui sa collection. Ou du moins une partie. J'y reviendrai. Il faut en effet préciser avant plusieurs choses. D'abord, cet ensemble reflète une vraie personnalité. Qu'on l'apprécie ou non, il est du coup unique. Il n'y a pas ici cette accumulation de noms célèbres et d’œuvres caractéristiques rendant tant de florilèges conçus à coups de millions aussi interchangeables que des halls de banque. Cette collection a d'abord été faite avec des moyens relativement modestes. Il s'agit en plus de choix novateurs. De prospection même. Si certains artistes sont bien devenus des vedettes depuis, d'autres ne sont jamais vraiment sortis de l'anonymat. 

L'amateur n'a donc pas écumé les les foires les plus «urf» et les galeristes les plus chers. Il suffit de lire attentivement le catalogue édité par Christie's Paris. On n'y retrouvera ni Beyeler, ni Gagosian, ni Hauser & Wirth. Le Diane Arbus vient de chez Loyse Oppenheim de Nyon, morte depuis bien longtemps. Les Thomas Ruff de Mai 36, qui expose encore à ArtGenève. L'un des Gaston Chaissac a été acquis en 1972 chez Iris Clert, à Paris. Iris Clert, c'est toute une époque! Les Albert Schnider viennent de Toni Gerber, qui a tant donné de choses (aujourd'hui en caves) au Kunstmuseum de Berne. D'une manière générale, les galeries suisses dominent. Jean-Paul Jungo a avant tout fait vivre le marché local. Pour Genève, je retrouve ici aussi bien Jacques Benador que Skopia, Andata Ritorno, Eric Franck (le père d'une certaine Tatyana Franck) ou Attitudes.

L'exemple d'André L'Huillier 

L'homme vit aujourd'hui à Genève, dans un immeuble 1900 bien cossu où habitait avant sa mort André L'Huillier. Un beau passage de témoin. L'Huillier, à qui la Villa Bernasconi a récemment rendu un juste hommage, restait jusqu'à sa mort en 1998 «le» collectionneur genevois d'art contemporain. Le plus boulimique. Celui qui multipliait les coups de cœur et les achats de soutien. Jean-Paul Jungo avait du reste été associé à cet hommage lancéen. Il faut aujourd'hui se demander qui prendra le relais. Surtout pour soutenir la création romande émergente, qui en a bien besoin, tant sur le plan des marchands que sur celui des collectionneurs. 

Mais revenons à la vente, qui se déroulera le 31 mai, sous un marteau tenu avec tout le sérieux voulu par Lionel Gosset. Elle comportera 185 numéros. Des gens connus, de Pierre Klossowski à Markus Ratez en passant par Maria Lassnig côtoieront de parfaits anonymes. Ou presque. Il s'agit parfois d'oubliés. La tourne se révèle presque aussi rapide dans les beaux-arts que sur les plateaux de télévision. Il fut ainsi un temps où l'on ne parlait ainsi en Suisse romande que du «scandaleux» Josef Felix Müller. C'était au début des années 1980...

Prix sans réserve 

Beaucoup de pièces se voient du coup estimées bon marché. Christie's prévient du reste d'emblée les amateurs. «Les lots dont l'estimation reste inférieure à 10.000 euros seront vendus sans prix de réserve.» Il faut dire que les acquéreurs devront, en plus de celui d'adjudication, payer de nombreuses taxes en sus des échutes (déjà copieuses, 29,9%). De petits signes cabalistiques, très mal expliqués par la multinationale, indiquent des droits de suite, des droits d'entrée en Europe (qui seront remboursés en cas de retour en Suisse) ou d'autres choses. Il y a ainsi des petit carrés rouges dont le sens financier profond m'échappe. 

Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi Jean-Paul Jungo n'a pas choisi de vendre à Zurich ou à Genève. Le prestige de Paris? Le catalogue international, qui servira au propre de monument (et donc d'objet de mémoire)? Il s'agit là d'un choix à respecter, même si, côté résultats, la présence de tout catalogue sur Internet a aujourd'hui drôlement brouillé les pistes.

Pratique

«Collection Jean-Paul Jungo», Christie's, 9, avenue Matignon, Paris, le 31 mai à 15h. Site www.christies.com Visites du 27 mai au 30 mai de 10h à 18h, le dimanche 29 dès 14h. Le Mamco vient d'éditer "Max Schoendoff, Peintre avant tout", Entretien avec Jean-Paul Jungo, écrits, oeuvres". L'ouvrage a paru en janvier 2016. il compte 281 pages.

Photo (Thierry Parel): Jean-Paul Jungo chez lui, il y a quelques années.

Prochaine chronique le lundi 16 mai. Le Grand Palais propose à Paris son nouveau "Monumenta". C'est raté, mais il s'agit à ce qu'il paraît d'un événement. 

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