Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Christie's fêtera ses 250 ans d'existence le 5 décembre 2016

Crédits: AFP

C'était le 5 décembre 1766, sur Pall Mall, à Londres. James Christie's procédait à sa première vente aux enchères. Pour cet homme entreprenant de 36 ans, ce n'était qu'un début. Il pouvait suivre les traces de Samuel Baker, qui avait fondé sa propre maison en mars 1744. Une maison que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Sotheby's. John Sotheby, un neveu, lui succédera effectivement à sa mort en 1778. C'est donc cette année au tour de Christie's de fêter ses 250 ans. Une éternité pour une entreprise, surtout au XXIe siècle. 

Baker et Christie's (disparu lui en 1803) n'avaient en fait rien inventé. L'idée d'enchères remonte en tout cas jusqu'au Ve siècle avant Jésus-Christ. C'est par dérivation que les Romains l'ont adaptée au commerce des œuvres d'art. La première «auctio» attestée de l'Histoire s'est déroulée en 146 av. J.-C. Il s'agissait des biens spoliés en Grèce par le consul Lucius Mumius. On ne parlait pas encore de restitutions à l'époque... Notons que l'Antiquité a déjà connu des prix colossaux pour des peintures (toutes disparues) et des sculptures (dont nous possédons beaucoup de répliques et quelques originaux).

Amsterdam, puis Paris 

Plus d'«auctio» (notez que les Anglo-saxons parlent aujourd'hui d'«auction» et les Germaniques d'«Auktion») après le Ve siècle de notre ère! Le Moyen Age n'y recourt pas. Elles reviennent en force à la Renaissance. On sait que les commissaires priseurs français ont vécu sur un édit formulé par Henri II en 1556 jusqu'en 2000. Il leur assurait un privilège, et on ne renonce pas facilement à une telle chose au pays de l'égalité. C'est cependant Amsterdam, alors en plein boom économique, qui devient la capitale des ventes aux enchères durant le XVIIe siècle. Paris ne prend le relais qu'au XVIIIe. Il y a délirant crescendo des prix jusqu'en 1790. Le premier catalogue illustré a paru en 1699. Les experts jouent un rôle considérable à partir des années 1740. 

James Christie a donc affaire à forte partie, même s'il disperse souvent des biens de la noblesse britannique. La Révolution française est sa chance. Face à la pagaille politique et au désastre économique sur le Continent, où tout se voit bradé pour presque rien, il offre une forme de stabilité. Son premier coup colossale devient la liquidation des bijoux de la comtesse du Barry, ex-maîtresse de Louis XV, guillotinée en 1793. Les joyaux étaient restés à Londres. La vente a lieu le 19 février 1795. Elle rapporte 10 000 livres, ce qui semble alors indépassable. Une famille vit avec quelque livres par an. Christie's ne fera finalement pas mieux avec les clips et les bracelets de la duchesse de Windsor, une autre aventurière, à Genève en 1987.

La conquête de l'Amérique 

Le XIXe et la première moitié du XXe siècle voient un public formé de professionnels dans les salles de vente. Christie's ne fait pas exception à cette règle voulant qu'un homme respectable (et a fortiori une femme convenable) ne s'exhibe guère dans ce genre d'endroits. C'est l'après-guerre qui change la donne dès les années 1950. D'abord doucement. Les résultats (en livres et en guinées, une monnaie fictive aujourd'hui disparue) restent peu élevés jusque vers 1970, en dépit de quelques pics isolés. Surtout aux Etats-Unis. C'est chez Parke-Bernet, à New York, que l'«Aristote devant le buste d'Homère» de Rembrandt se vend 2,3 millions de dollars en 1961. Mais le dollar «vaut» alors dix ou quinze fois plus qu'aujourd'hui. Bien des prix new-yorkais se mesurent encore en «cents» à l'époque. 

Il faut donc conquérir l'Amérique. Sotheby's se montre plus rapide. Quand Parke Bernet cherche un repreneur en 1964, il y a deux acheteurs potentiels. L'Hôtel Drouot, une société de commissaires priseurs français en place depuis 1852, et la maison fondée par Samuel Baker. La première prend peur, en dépit des conseils avisés de Me Maurice Rheims. La seconde saute sur l'occasion. Elle restera seule dans la «grosse pomme» jusqu'en 1977, Christie's s'étant d'abord établi (allez savoir pourquoi...) à Rome, puis à Genève, où ses ventes se limitent aujourd'hui aux bijoux et aux gros cailloux. Genève sert autrement à drainer de la marchandise vers ailleurs.

Une énorme machine de guerre 

C'est néanmoins Christie's qui domine aujourd'hui le marché en proposant à la fois des vacations classiques (environ 450 par an dans le monde), de l'immobilier, des tractations de gré à gré et mêmes quelques ventes à prix fixes, comme dans un magasin. Contrairement à Sotheby's, il ne s'agit pas d'une société cotée en bourse. Elle l'a été de 1973 à 1999, mais François Pinault a tout raflé. Son poids financier est énorme. Après une baisse (parler de chute serait abusif) en 2008, le chiffre d'affaires de la multinationale a pris l'ascenseur en continu jusqu'en 2014. Il était alors de 8,4 milliards de dollars. En 2015, malgré un record comme celui de «Les femmes d'Alger» de Picasso à 179 millions de dollars, il est redescendu à 7,4. Le premier semestre 2016 marque un nouveau tassement. 

C'est qu'il s'agit de faire tourner une énorme machine de guerre. La firme, dont Patricia Barbizet est le PDG depuis deux ans, gère 54 bureaux dans 32 pays et vend dans douze salles. Cela représente beaucoup de loyers. Il suffit de regarder Paris, où Christie's vit sur un très grand pied au 9, avenue Matignon. Les mauvaises langues diront que ce ne sont pas les salaires qui grèvent les budgets. La maison a la réputation de très mal rémunérer ses employés et de multiplier de manière indécente les stagiaires. Les bureaux aux étages de King's Street, à Londres, que j'ai eu l'occasion de voir, sont sordides. Christie' se paie pourtant largement sur la bête. Je veux dire les vendeurs et les acheteurs. Les premiers versent environ 20% du prix d'adjudication. Les seconds se voient toujours plus taxés. L'échute, qui a longtemps été de 5%, puis de 10% est aujourd'hui de 25%, ce qui fait en France 29,9% si l'on compte la part de l'Etat.

Soeurs ennemies 

Alors, pourquoi des difficultés? Parce que le marché de l'art n'intéresse de nos jours que par son très haut de gamme. Les chefs-d’œuvre se retrouvent du coup très disputés par le duopole Christie's-Sotheby's. Il y a d'imprudentes concessions. Pas de taxe pour les vendeurs. Une part de l'échute versée par l'acheteur au vendeur directement, comme cadeau bonus. Et surtout, ce qui finira un jour par mener au drame, des prix garantis. Le vendeur touche son chèque, que l’œuvre soit vendue ou non. C'est la maison d'enchères qui prend le risque à sa place. 

Je m'arrêterai là. Il y a tout de même des gens charmants chez Christie's même si la maison a tendance à se monter le cou. Et, quoiqu'elle n'aime pas qu'on le dise, il faut tout de même rappeler une chose. La grande majorité des lots vendus par ses soins (notamment à l'annexe de South Kensington, à Londres) coûte moins de 8000 livres. Il y en a même à 300 ou à 400. La maison préfère parler dans ce cas de ventes de charme. Elle les appelle en général «Interiors», ou «Intérieurs».

Photo (AFP): Un commissaire priseur et son marteau, derrière le petit pupitre.

Prochaine chronique le mercredi 13 septembre. Noir sur blanc sort son énorme "Cahier dessiné".

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