Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / Art Basel, la super foire pour les super riches

«C'est combien pour le petit Beckmann?» Présentant bien, c'est-à-dire sans cravate, accessoire importable à Art Basel, le monsieur montre du doigt un tableautin peint dans une minute de distraction par le grand artiste allemand. La préposée répond, sans regarder son interlocuteur pour une telle babiole, «un million». Nous sommes au rez-de-chaussée de la Messe, là où se pavanent les classiques de l'art moderne. Le million constitue ici une unité monétaire, comme le seraient à la Migros le franc et le centime. 

Hier mercredi, c'était le second jour de vernissages de la «plus importante foire d'art du monde», qui en arrive à sa 44e édition. Le cirque est aujourd'hui bien rôdé. Il n'y a que 304 places. Près de 1000 galeries ont tapé à la porte, même si nous affrontons des temps de crise. Autant dire que la lutte a dû se révéler dure. Ont gagné les plus puissants, qui ont d'office leur stand rempli de Picasso, de Bacon ou de Lichtenstein. Plus quelques innovateurs, à vrai dire peu nombreux. Nous restons dans le temple des valeurs établies. Celles que les puissants recherchent. Comme pouvait déjà l'écrire l'écrivain Philippe Jullian dans «Les Styles» en 1961, «le goût des riches reste très conventionnel.» 

La triple illusion

L'argent gouverne en effet tout à Art Basel, qui vit sur trois illusions, pour ne pas dire sur trois mensonges. D'abord, de croire qu'il s'agit là d'une foire chic. Ses «grands clients» apparaissent souvent très vulgaires. Ensuite que nous sommes dans un endroit «cool». Si l'on sert bien des schubligs, avec de la salade de pommes de terre, on n'y pense qu'aux V.I.P. Enfin, le mythe veut que l'art contemporain reste l'apanage des jeunes. Or il suffit de regarder autour de soi, lors des «previews». Les visiteurs font moins jeunes cadres que vieux tableaux. Quant aux visiteuses... 

Pour ce beau monde, il faut donc du tape-à-l'oeil. Les plus grand galeristes du monde, de Marlborough à Nahmad (qui reste présent, malgré ses actuels problèmes judiciaires) en passant par Acquavella, donnent donc dans l'«obvious». Ils multiplient les pièces reconnaissables d'artistes réputés. Vu la crise d'éléphantiasis que traverse la création contemporaine, tout doit en plus avoir l'air énorme. Si certains galeristes classiques comme Saint-Etienne (qui multiplie les Schiele) ou Daniel Blau (chez qui éclate le Warhol, encore inventif, des années 1950) donnent dans l'intime, ce n'est généralement pas le genre de la maison. 

Poussée de gigantisme

Et pourtant... Et pourtant... Pour le monumental, Art Basel connaît un espace gigantesque. C'est celui d'Art Unlimited, réservé aux projets hors norme. Ce dernier a le privilège d'inaugurer, en ce mois de juin, l'aile construite pour la Messe par le tandem indigène (ils sont Bâlois) Herzog et De Meuron. Une construction élevée en un rien de temps. En mai 2012, on démolissait à grand fracas le vieux bâtiment. «A Genève, on aurait mis vingt ans», murmure une compatriote. Il y a aujourd'hui là l'espace rêvé. Le tableau de Matt Mullican bouchant un mur mesure 22 mètres sur 7. Notez que ce n'est pas plus grand que «Le Paradis» du Tintoret au Palais ducal de Venise, et qu'on en parlera moins longtemps. 

S'il y a (tout de même!) d'admirables choses au rez-de-chaussée, que découvre le visiteur au premier étage, où il vient moins pour reconnaître qu'afin de découvrir? Des valeurs un peu moins sûres, certes, mais finalement peu d'audaces. Les temps ne s'y prêtent guère. Les stands y apparaissent par ailleurs plus petits, ce qui rend le parcours labyrinthique. Et comme le bâtiment est carré avec une cour ronde, le public réalise souvent avec horreur qu'il refait sans cesse le même itinéraire, au lieu de progresser. «It's a maze», s'exclame un Américain. 

Faible représentation romande

Y a-t-il beaucoup de galeriste romands, à ce rendez-vous huppé, où la monotonie finit assez vite par se faire sentir (ce qui n'est pas le cas à la TEFAF de Maastricht, voulue plus généraliste et non pas exclusivement contemporaine)? Finalement pas tellement. Pour Genève, Jacques de la Béraudière est là, tout comme Pierre-Henri Jaccaud de Skopia. Krugier brille en revanche par son absence, ce qui crée la rumeur. J'y reviendrai. L'inamovible Alice Pauli, qui devait déjà se montrer présente en 1970, incarne Lausanne. Le temps des Pierre Huber et des Barbara Polla semble en revanche déjà lointain.

Le monde de l'art bouge vite. Les fortunes changent parallèlement de mains. C'est pour ça aussi, sans doute, qu'on s'accroche tant aux valeurs sûres. Un Kandinsky (il y en a un beau chez Nahmad) à l'intention des classiques. Un Cindy Sherman pour les attardés qui se croient dans le coup. Un Christopher Wool pour ceux qui le sont réellement. Qui sait si les artistes dits «émergents», vendus finalement très cher, ne finiront pas par à définitivement sombrer...

Pratique

Art Basel, Messe, Bâle, ouverture au public du 13 au 16 juin (quatre jours seulement, c'est dire si les simples visiteurs comptent peu!) de 11h à 19h. Sur notre photo (Keystone) le tableau de Mullican, ou du moins un bout. Site www.artbasel.ch  

Prochaine chronique le vendredi 14 mai. Bâle suite, la foire Basel/Miami et le (discutable) nouvel accrochage de la collection Beyeler.

 

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