Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/"Art/Basel" est reparti pour un tour

Mardi 16 juin. Quinze heures. Je fais partie de la meute prête à entrer dans la Messe, après avoir sagement fait mes gammes le matin à «Art Unlimited», puis dès 12 heures à «Design Miami Basel». L'avantage, avec «Art/Basel», qui en arrive aujourd'hui à sa 46e édition, c'est qu'il existe toujours une manifestation repoussoir où passer son temps avant de pouvoir accéder au sanctuaire, même si «Messe» signifie «foire», et non pas «culte» en allemand. 

Autour de moi, il y a du beau monde sur le Messeplatz. «Art/Basel» a beau comprendre depuis 2013 deux jours entiers de vernissages sur les six que dure la chose, plusieurs hordes se voient accueillies en même temps. Devant ma modeste personne, pourvue d'un badge presse autour du cou, figurent donc des gens «arty». Ils disposent d'une carte VIP, où je vois briller le sigle d'UBS. Heureusement que nous sommes en Suisse alémanique, et non à Paris, où tout finit en embouteillage en dépit ou à cause des services de sécurité. Chacun de nous sent bien qu'il est aux mains de professionnels. La preuve! En dix minutes, montre en main, la fournée entière se trouve à l'intérieur sans ecchymoses, ni cris, ni même l'ombre d'une protestation.

De Gagosian à Dominique Levy

Après, c'est selon les goûts. Le rez-de-chaussée reste traditionnellement voué aux poids lourds. Comprenez par là les noms les plus célèbres, représentées par les galeries les mieux cotées. Il y a donc aussi bien là Larry Gagosian, venu en personne faire quelques sourires de requin, qu'Emmanuel Perrotin, Marborough Fine Art ou Dominique Levy (qui a débuté à Genève). Aux murs, laissés en blanc, pendent des tableaux bien reconnaissables. Aucune difficulté à leur associer un nom. Ce qui ressemble à un Picasso est bien de Picasso. Idem pour Basquiat, Warhol (il y en a un peu moins cette année), Christopher Wool ou Kandinsky. 

La règle du jeu veut que les œuvres montrées à «Art/Basel» soient grandes.Toujours plus grandes, d'ailleurs. Il s'agit d'en mettre plein la vue à des clients pleins aux as. La chose justifie des prix qu'une amie galeriste, croisée dans les travées, qualifie d'«indécents.» Crise ou pas crise, ils augmentent à chaque édition, en même temps que le format. C'est simple! On en finit par se demander à quoi sert encore «Art Unlimited», inventé naguère pour montrer tout qui se révélait hors norme. Très muséal cette années, avec des pièces remontant parfois aux années 1960 ou 1970, «Art Unlimited» se révèle à peine une taille au-dessus. Il y a longtemps qu'on a quitté à Bâle la vision d'une peinture d'appartements au profit d'un art expérimental pour «Schaulager».

Premier étage moins convenu 

La dernière loi à respecter ici est celle d'une relative nouveauté. Admirablement représenté par Landau ou Saint-Etienne, l'art moderne semble très vieux ici. Les Tanguy du premier, les Schiele du second appartiennent à un âge révolu. C'est de la musique de chambre par rapport au concert rock avec vidéo-clips. La clientèle pour ce qui précède le «post war», comme on dit sur les catalogues de Christie's ou de Sotheby's, se fait rare à «Art/Basel» où l'on donne dans le «flashy». Il suffit de voir le défilé des liftings et des bouches gonflées pour comprendre qu'on a basculé dans un monde basé sur les apparences les plus immédiates. Il suffit aujourd'hui d'affirmer. 

Evidemment, il y a d'excellentes choses ici, et le public le plus aventureux peut toujours se risquer au premier étage, où l'accrochage se veut plus expérimental. «Oh, pas beaucoup», explique pourtant un participant demandant l'anonymat. «Ce type de foire n'incite pas aux prises de risques.» En clair, ce qui peut sembler audacieux, choquant même, l'est en respectant un certains nombre de conventions. Le visiteur ne doit pas se retrouver en terrain trop inconnu, même sur le plan des noms. Au premier étage, j'ai ainsi retrouvé Neo Rauch, l'un des Allemands actuels les plus cotés, Marlene Dumas, exposée comme par hasard en ce moment à la Fondation Beyeler, ou le "cultissime" photographe Hiroshi Sugimoto. 

Un début plutôt calme, côté ventes

Et est-ce que cela marche, au fait, cette année? C'est la question que je me pose en rencontrant des collectionneurs de pointe, une ou deux directrices de centres d'art contemporain, Sam Keller qui a longtemps chapeauté «Art/Basel», Pascale Marthine Tayou, un robuste Africain montrant une belle pièce à «Art Unlimited», ou le futur directeur («mais ne donnez surtout pas mon nom., rien n'est finalisé») du Mamco genevois. «C'est un départ assez mou», me souffle un exposant. «Je ne retrouve pas l'élan des deux dernières années.» Nonagénaire, Alice Pauli pourrait dire le contraire. A 16 heures, travaillant ses clients au corps, elle avait déjà vendu 8 pièces, dont un énorme Soulages et un gros Penone. Il faut dire que la Vaudoise cartonne à chaque édition. 

Un dernier mot. Si je devais faire une choix personnel, quel serait-il? Je me limiterais à un petit Kandinsky carré de 1942, vu chez Landau, et à un gigantesque dessin de Robert Longo, «The Last Flag», découvert sur le stand de Metro Pictures. Mais au vu des incertitudes économiques et boursières actuelles, ce ne sera pour cette année. 

Et du côté d'«Art Unlimited»?

C'est le côté "à part". Pas complètement, bien sûr. Les pièces hors normes se voient présentées par des galeries, preuve flagrante qu'elles offrent un potentiel commercial. Mais il existe un risque en demandant à un artiste d'aller jusqu'au bout de ses idées. Surtout quand on connaît le nombre de mégalos dans ce milieu. 

Cette année, «Art Unlimited» tient un peu du musée d'art contemporain. Il y a des pièces des années 60 avec les néons de Dan Flavin, voire de la décennie précédente si l'on pense à Kenneth Anger. Beaucoup de ces créateurs sont du reste morts et enterrés, d'Emilio Vedova à Franz West. Ces figures historiques n'en servent pas moins ici d'ancêtres à des plasticiens plus actuels, proposant (parfois) des réalisations fortes. Les vitrines de musée saccagées à coups de pierre de Kader Attia (aujourd'hui présent au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, avec une rétrospective un brin prétentieuse) frappent d'autant plus qu'elles s'intitulent «Printemps arabe».

Dormir dans une soucoupe tournante 

Bien des propositions trichent cependant avec la formule. Certaines alignent plusieurs éléments d'une même série. D'autres jouent de l’accumulation de petites choses. Marcia Hafif, une habituée du Mamco genevois, se retrouve ainsi présente avec 106 toiles allant progressivement du blanc au noir. Elle semblent un peu perdues dans la salle créée ad hoc dans l’immense halle des architectes locaux (et internationaux) Herzog & DeMeuron, inaugurée en 2014. 

Ce qui m'a le plus étonné ici? Aucune hésitation! La soucoupe, tournant toutes les quatre secondes sur elle-même, de Julius von Bismarck. L'artiste, qu'on reconnaît à sa barbe de prophète, y est couché dans son lit, en train de dormir, à côté de ses meubles et de ses habits collés au plancher. Il compte tenir dans cette position pendant toute la foire. Une véritable performance, même si la chose s'intitule «Egocentric System». Son médecin, à ce qu'il paraît, se trouve dans la salle...

Pratique 

«Art/Basel 46», 10, Messeplatz, Bâle, ouvert au grand public du jeudi 18 au dimanche 21 juin. Ouvert de 12h à 20h. Site www.artbasel.com Nombreuses manifestations parallèles. Photo (Keystone): Julius von Bismarck dans sa soucoupe.

Prochaine chronique le jeudi 18 juin. Les thèses en lettres sont-elles bien toutes bien utiles?

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