Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/ "Art/Basel" en plein vernissages. Pas de vent de folie en 2016!

Crédits: Keystone

Les foires ont le vent en poupe. Mais aucune autant qu'«Art/Basel», même si la manifestation a «splité» en trois, avec une édition américaine (Miami) et une asiatique (Hong-Kong). Les galeriste se battent pour y être acceptés. La réponse de la direction leur donne des battement de cœur. Oui? Non? Le pire semble atteint lors d'un rejet après plusieurs admissions. Le déshonneur. Heureusement que le hara-kiri ne pratique pas avec un couteau suisse. Les invités connaissent moins de problèmes. Ils sont V.I.P. Quant aux journalistes, ils doivent montrer patte blanche par courriel. Une lettre d'un rédacteur en chef. Un article publié récemment. Tout peut cependant s'arranger sur place. Nous restons entre gens bien élevés. C'est n'est tout de même pas la FIAC. 

«Le nouveau mode d'accréditation apparaît nettement plus performant», m'a-t-on assuré mardi matin à Bâle. Le mot de trop. Une minute après, le système tombait en panne. Il a fallu revenir aux bonnes vieilles méthodes. Je me suis retrouvé avec un sauf-conduit devant l'entrée de la Messe. Petit contrôle des sacs «en raison d'événements récents». Leur nature ne se voit pas précisée, mais je crois deviner desquels il s'agit. Puis c'est le lâchage dans l'immense quadrilatère, dont «Art/Basel», 47e du nom, occupe deux étages. Dame! Il faut de la place. Il y a 287 galeries, venues de 33 pays. Toutes ont amené de grosses choses, même si les réalisations les plus vastes (pas forcément récentes) se déploient dans la nouvelle halle bâtie par les inévitables Herzog & DeMeuron en 2013-2014. Le seul intitulé de cette section, «Unlimited», dit les ambitions. Pour tout dire, la «White House» d'Ai Weiwei, reposant sur des boules de verre, prend ici une allure de bibelot chinois.

Les grandes maisons 

Mais revenons à l'entrée d'«Art/Basel». L'habitué que je suis retrouve vite ses marques. Après le stand de la Fondation Beyeler, c'est au rez-de-chaussée l'enfilade de grandes maisons où les prix s'articulent (ils ont plutôt tendance à se chuchoter) en millions, voire en dizaines de millions. Les auteurs des œuvres, volontiers vastes (j'ai vu un Robert Motherwell de 550 centimètres de large chez Gmuzynska) se reconnaissent à vingt mètres. C'est Picasso. C'est Basquiat. C'est Lucio Fontana (les Italiens deviennent très à la mode). C'est Richter. Rien que du «Post War», comme on dit dans les catalogues de Christie's et de Sotheby's. L'avant-guerre prend ici un air d'une vieille lune, en dépit de beaux Matisse ou d'un énorme accrochage Kurt Schitters chez Zlotowski. Et je ne vous dis rien de l'avant 14, qui tourne désormais autour des seuls Klimt et Schiele, représentés (notamment) par Saint-Etienne... La plupart des marchands représentant le "moderne" ont été rejetés il y a quelques années comme on enverrait des vieux dans un EMS. 

A l'intention d'une clientèle V.I.P qui se révèle tout sauf jeune sous les éclairages intenses, de grands galeristes ont conçu des stands parfois superbes. Helly Nahmad, le monsieur qui a quelques histoire avec un Modigliani retrouvé au Port Franc genevois, a imaginé un somptueux accrochage en noir et blanc avec des Calder et des Fontana. Marlborough spécule, à tous les sens du terme, sur l'art anglais avec Frank Auerbach, Bacon et Paula Rego. Van Doren Waxter a rempli son espace d’œuvres sur papier du très recherché Richard Diebenkorn. Metro Pictures propose les Cindy Sherman de 2016. Ils ont perdu le charme bricolé d'antan. Les têtes connues dans le public se voient saluées au passage bien bas. Avec une certaine hiérarchie. Pour que Dominique Lévy (qui a débuté à Genève, avant de conquérir New York) vous dise «Nice to see you here», il faut sans doute un énorme compte en banque.

Ventes apparemment lentes 

Les ventes se révèlent-elles en conséquence? Je vois peu de points rouges. «Il y a des années qu'on n'en met plus», me dit une amie galeriste en chambre, avec un air de commisération. Toujours vaillante à passé 90 ans, Alice Pauli les utilise encore. J'en vois deux ou trois, alors que j'étais face à une épidémie de varicelle l'an dernier au-dessous de ses Soulages et de ses Penone. Que voulez-vous? L'atmosphère n'est au beau fixe avec un Brexit qui menace, une Bourse qui dégringole et des craintes diffuses face à l'avenir (1). «Ce n'est pas une bonne année», me confirme un Genevois installé au Port Franc, côté suisse. La grande peur est maintenant de voir disparaître du marché ceux qui collectionnent juste parce que leurs amis fortunés le font. S'il ne devait rester que les vrais amateurs, imaginez la catastrophe! Ils se révèlent en plus souvent fauchés (tout est ici très relatif). 

Afin de changer de logique commerciale, il suffit de grimper quelques marches. Le premier étage regroupe des galeries proposant des noms moins connus, voire «émergents». Des «émergents» si possible pas trop spéculatifs. On sait qu'à «Basel/Miami» certains d'entre eux, sur le point se se voir lancés dans la stratosphère, sont réservés par des clients pour des pièces à venir, les marchands étant en rupture de stock. C'est ici que je vois le seul vrai Genevois de Bâle «in», puisqu'il existe désormais une myriade de foires «off». J'ai parlé de Pierre-Henri Jaccaud de Skopia. Il me serre vite la rame, avant de repartir au charbon. Il faut séduire et convaincre avec Alain Huck, Jean-Luc Manz ou Silvia Bächli (qui vit à Bâle).

Du côté d'Unlimited

Voilà. En espérant ne pas avoir oublié comme en 2014 une aile entière du quadrilatère (rien ne ressemble plus à une rangée de stands qu'une autre rangée de stands), il ne me reste plus qu'à redescendre par une passerelle vitrée à «Unlimited». Il y a là de bonnes choses. Elles vont des six colonnes noires de John McCracken à une récente série de dessins de la «Via Appia dans l'Antiquité tardive», de Pablo Bronstein, un Argentin récemment montré par le CAC (2) genevois. Je vois aussi des horreurs, dont un vulgarissime Paul McCarthy. Il y en a pour tous les (dé)goûts. N'empêche que cette section, jadis phare, ronronne un peu. Elle a pris ses habitudes. Rien ne la distingue plus vraiment du reste. On se croirait maintenant dans un musée d'art actuel atteint d'éléphantiasis.

(1) Début mai, les ventes d'art contemporain de Christie's et de Sotheby's à New York ont cependant fait un malheur. Records battus.
(2) Centre d'Art contemporain, bien sûr.

Pratique

«Art/Basel 47», Messe, 1, Messeplatz, accès au grand public du jeudi 16 au dimanche19 juin. Tél. 058 200 20 20, site www.artbasel.com Ouvert de 11h à 19h. Il y a de nombreuses autres foires de Liste à Design Miami Basel. Courage!

Photo (Keystone): L'entrée d'Unlimited. Tout y est comme il se doit très grand, ou très long s'il s'agit d'une vidéo.

Prochaine chronique le jeudi 16 juin. C'est bientôt l'été. Les journalistes culturels travaillent pour le frigo.

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