Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/ A quoi ressemblait au fait la TEFAF à Maastricht?

A tout seigneur tout honneur. Le premier stand, en entrant à la TEFAF, est traditionnellement celui de Kugel. Une maison parisienne, spécialisée dans l'orfèvrerie. Elle loge dans un hôtel particulier en front de Seine dans lequel peu de gens, en temps normal, ont assez de couilles pour entrer. Difficile de faire plus cher! Les frères Kugel se révèlent pourtant charmants. Ils serrent la main aux visiteurs entrant chez eux, à Maastricht. «C'est notre moment de visibilité, puisque nous ne faisons plus la Biennale des Antiquaires. Nous tenons à montrer au public des objets extraordinaires.» Que retenir de 2015? «Pour nous, ce seront les quatre candélabres Choiseul-Praslin. Il s'agit d'un chef-d’œuvre absolu du bronze de l'époque Louis XVI.» 

Juste à côté, l'Anglais Ben Janssens illustre une tendance rare à Maastricht, ou l'argent reste tabou. Il affiche ses prix. «Je ne les donne pas tous, mais nous aimons présenter des céramiques chinoises Song ou Ming accessibles.» Tout semble relatif dans la vie, bien sûr. Les tarifs se situent ici autour de 10.000 euros. L'équivalent de certains artistes émergents dans les galeries genevoises d'art contemporain. Il y a des points rouges, certes. Ce n'est pourtant pas la varicelle, même si la clientèle possède ici de gros moyens. «Ce n'est pas comme à Paris», se plaindra plus loin une marchande désirant l'anonymat. «Avec les impôts actuels, nos anciens clients ont mis un frein à leurs achats afin de conserver leur train de vie.»

Décisions rapides 

Certains amateurs réservent leurs décisions. D'autres se décident vite. «Tout se passe en fait dans les trois premiers jours», explique Jean-Louis Domercq, qui propose de belles pièces archéologiques à l'enseigne du Sycomore. Pour le Genevois d'adoption, la chose ne signifie pas que le coup de cœur aille forcément à l'inédit. «Tenez! Regardez ce superbe fragment de vase grec à figures noires. Je l'ai amené plusieurs années de suite. Il a cette fois trouvé preneur très rapidement.» Il n'en était pas allé de même, lors de mon passage sur son stand, pour un fabuleux bijou scythe (Crimée préhistorique) en or, à sujet animalier. Le goût des collectionneurs (voire celui des conservateurs de musée) échappe à toute logique... 

Notez que certains refus, dans une foire où quelques pour-cents seulement des œuvres proposées s'écoulent, a une raison bien claire: le montant exigé. Un immense tableau du Grison Giovanni Segantini, mort en 1899, se retrouve ainsi depuis plus d'une décennie chez French & Co de New York. Il mériterait de devenir l'icône de la TEFAF. «French est très riche», commente l'un de ses provisoires voisins de pallier. «Il n'a pas besoin de vendre cette toile, qu'il possède depuis 1989.» Le prix serait même à la hausse. On parlait jadis de 17 millions de dollars. Ce serait aujourd'hui 30. Une véritable abstraction pour une toile montrant une vache et sa bergère.

Un livre pour un lion 

Certains tirent bien leur épingle du jeu à Maastricht. C'est le cas des contemporains, où l'on propose une production souvent très bling-bling, énorme et si possible pailletée, avec des références à la BD. «Le XIXe académique passe aujourd'hui moins bien», admet-ton chez le Belge Berko, qui s'en est depuis toujours fait le chantre. «Nous essayons par conséquent de renouveler autant nos tableaux que nos acheteurs.» Un signe ne le trompe pas. La maison possède désormais une succursale en Chine, dont tous les nouveaux riches ne sont pas forcément branchés sur la production nationale récente. 

C'est un acquéreur pour l'instant anonyme qui s'est offert le tableau inconnu le plus spectaculaire de la foire. Eric Coatalem, qui ne ménage jamais ses efforts, a en effet identifié «Le Lion» de Fragonard, perdu de vue depuis 1826. Il a édité sur cette toile pour le moins enlevée un livre entier, écrit par l'historienne Sarah Catala. Le tableau est parti tout suite. «Il le méritait.» Le Parisien a dû l'emprunter à son acquéreur pour le monter dans l'exposition qu'il organise chez lui à Paris, jusqu'en mai. Je reviendrai sur cette somptueuse manifestation, baptisée «Hommage à la galerie Cailleux».

Le pari de l'originalité 

L'art moderne, et non pas contemporain, qui faisait jeune en 1975, année de la fondation de la TEFAF, tend à devenir sinon ancien, du moins classique. «Pour nous, c'est une année moyenne, après un superbe 2014», confie Jacques de La Béraudière, qui quittera Genève pour Bruxelles en 2016. La marchandise apparaît pourtant de qualité, avec deux beaux Tanguy et un vaste et intrigant Magritte de 1928. On verra en 2016, année où le surréalisme aura un an de plus... 

L'originalité paie-t-elle à Maastricht, où le public paraît si bourgeois? Plus que l'hyper traditionnel, en tout cas, puisque le stand rococo de Rübbig a vu la plupart de ses somptueuses porcelaines de Meissen rester (métaphoriquement, bien sûr!) sur le carreau. Jason Jacques est ainsi parvenu à imposer de l'Art Nouveau aux indifférents. «La première année», explique cet Américain flamboyant, «les gens passaient sans rien regarder. La seconde, ils ont jeté un œil. La troisième, ils ont demandé des prix. La quatrième, j'ai vendu. Cette année, tout se passe bien.»

Incohérence des prix 

Pour appâter le chaland, à l'heure des résultats de ventes aux enchères sur Internet, il ne faut cependant pas trop se moquer du monde. Je terminerai en m'étonnant que d'aucuns le fassent encore. J'ai vu un hideux Bruegel le Jeune affiché à 5,6 millions d'euros chez un marchand moyennement connu. Non loin de là, le Londonien Johnny van Haeften, qui reste quand même l'un de plus grand spécialistes d'art hollandais du monde, montrait un beau portrait d'homme (un peu triste, peut-être) signé et daté par Abraham van der Tempel. Prix: 25.000 euros. Seulement. Cherchez l'erreur! Photo (French & Co): Une allégorie plutôt complexe de l'Anglais James Ward, "L'Ignorance, l'Envie et la Mélancolie". Tout un programme!

Ce texte est introduit par un autre, plus général, sur la TEFAF. Il est situé juste au-dessus dans la file.

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