Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/2015 a marqué un tassement. Mais c'est 2016 qui fait vraiment peur

Crédits: TEFAF/DR

Sept pour-cent d'encaisses en moins. Deux pour-cent de transactions perdues en 2015. Les chiffres n'ont en apparence rien de dramatique. Ce sont ceux du marché de l'art selon l'étude annuelle publiée par la TEFAF de Maastricht (qui s'est déroulée en mars 2016). Depuis 2000, ce salon commandite en effet un rapport qui fait foi, même s'il semble clair que ses conclusions doivent rester favorables aux commanditaires, en l'occurrence aux marchands membres de «la plus grande foire d'art du monde». Alors que les galeries et les antiquaires se portent parfois souvent si mal de nos jours, le lecteur apprend ainsi que les commerçants réalisent le 53 pour-cent du chiffre d'affaire global (63,8 milliards de dollars), alors que les maisons d'enchères se contentent du 47 pour-cent. 

Le fait de passer de 68,2 milliards en 2014 à 63,8 en 2015 marque pour certains la fin d'un cycle court. La croissance avait été très forte en 2011, 2012, 2013 et 2014. On peut évidemment batailler sur les chiffres, dont j'ai vu les analyses dans le «Giornale dell'arte» du mois d'avril. Certaines estimations paraissent faites à la louche. Si les enchères laissent des traces, comment estimer par exemple le bas du marché (la brocante) ou son sommet (les tractations par courtage d’œuvres fabuleuses que les galeristes montrent à peu de clients)? Il a aussi fallu quantifier l'on-line. Difficile. «Ses ventes ont été prudemment estimées à 4,7 milliards de dollars, ce qui représente une croissance de 7 pour-cent.»

Le contemporain, principale victime 

Plusieurs résultats frappent dans ce rapport, comme de coutume assumé par l'économiste Clare McAndrew. La première est que la récession frappe surtout l'art contemporain, qui a récemment connu une croissance exponentielle. Il représente aujourd'hui près de la moitié du marché global (46 pour-cent). Là, la chute se monte à 14 pour-cent, tandis que le nombre des transactions a diminué de 20 pour-cent. Cela signifie a contrario que les autres secteurs, qui sont parfois devenus des niches, se portent nettement mieux. Certains se révèlent même en croissance. Les acheteurs sont ici de vrais amateurs. On a pu le constater fin mars, lors de la Semaine du Dessin à Paris, où les choses se sont plutôt bien passées. 

D'autres constations peuvent être faites dans ce gros dossier qu'«Il Giornale dell'arte» décortique en 23 points. La première est que les «super-enchères» prennent un poids inquiétant. Depuis dix ans, les œuvres à plus d'un million de dollars ont vu leur nombre multiplié par quatre. La quantité de celles à passé 10 millions de dollars a décuplé. Les factures millionnaires représentent du coup le 57 pour-cent du chiffre d'affaires. Je vous ai souvent dit que le moyen et bas de gamme devenait invendable, du moins à un prix correct. Mais cette poussée vers le haut fragilise aussi le marché global. Il dépend de toujours moins d'acquéreurs. Vu les concessions faites aux vendeurs (promesses d'argent fixes, pourcentages du les commissions...), ces pièces exceptionnelles sont en plus celles qui rapportent le moins en pourcentage aux maisons d'enchères.

Chiffres gonflés 

Il y a d'autant plus de quoi s'inquiéter que les grandes ventes de février ont été très poussives et que tous les exposants n'ont pas fait leur beurre à la TEFAF, les mauvais résultats ayant au moins le mérite de pouvoir se cacher dans les foires. «Il Giornale dell'arte» a fait appel pour commenter la situation à Bruno Muheim, que j'ai connu chez Sotheby's Genève, et qui crée aujourd'hui avec un associé de précieux objets à Milan. Bruno a été proche dès sa création de ce mensuel, né à Turin en mai 1983. C'est d'ailleurs grâce à lui que j'ai un temps «couvert» la Suisse romande dans ce prestigieux (mais fort peu lucratif) périodique. 

Drôle, l'analyse de Bruno n'en apparaît pas moins impitoyable. Le marché a trop tablé sur le haut de gamme et le contemporain. Certains chiffres avancés par le rapport sont gonflés à outrance, en particulier le nombre de postes de travail générés par le commerce d'art. Deux millions et demi de personnes travaillant dans les galeries, même du monde entier, c'est impossible. «Il me semble que l'on a compté la grand-mère et le chat des propriétaires.» Le marché le déplace en plus vers les foires, où les marchands réalisent le 40 pour-cent de leur chiffre, ou internet. «Sept pour-cent, dans ce dernier cas, c'est déjà énorme. L’œuvre d'art est une marchandise qui suppose d'être vue.»

Emprunts aux banques 

Ce sont là des attaques mineures. Mais là où Bruno Muheim s'inquiète davantage, c'est que les grands acheteurs soient si peu nombreux et que certains d'entre eux empruntent la somme destinée à leurs acquisitions. Admettons que les prochaines ventes de New York, prévues en mai, soient un désastre, ce qui risque d'arriver. Les banques, voyant une bulle se dégonfler, vont vouloir leur argent en retour. Et vite. Certains grands marchands (là, c'est moi qui l'ajoute) vivent aussi de crédits et de rallonges de crédits. Cela va bien en phase ascendante. Mais quid dans l'autre sens? Or il y a «Art/Basel» en juin... «Nous attendons avec terreur le rapport 2016 de la TEFAF», conclut Bruno Muheim. «J'espère vivement que mon pessimisme naturel se voit alors contredit.»

Photo (TEFAF): Clare McAndrew, l'auteur du rapport commandé par Maastricht.

Prochaine chronique le dimanche 1er mai. L'Université de Genève tient un colloque. C'est pointu. On y parle de "Comment peindre à Dijon  au XVIe siècle". Je vous raconte.

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