Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MANUSCRIT / Sade passe de la Fondation Bodmer à la France

C'est un nouvel épisode d'une feuilleton à rebondissements. L'histoire apparaît quelque peu sulfureuse. Normal! Il s'agit du plus célèbre manuscrits écrit pas le marquis de Sade, dont la francophonie s’apprête à célébrer fin 2014 les 200 ans de la mort. La France vient de récupérer le rouleau (genre papier de cabinet) sur lequel l'homme de lettres, emprisonné à Vincennes, avait écrit en 1785 "Les 120 journées de Sodome", porté en 1976 par Pasolini à l'écran. 

"Le Monde", reprenant l'Agence France Presse, ou "Libération", sous la plume de Vincent Noce, ont raconté l'histoire il y a quelques jours. Le point de vue y reste strictement français. La Suisse est pourtant partie prenante dans l'affaire. Je sais que, pour nos amis d'outre-Jura, nous formons un peuple de receleurs. Je n'ignore pas que mes compatriotes ne croient plus en une démocratie dans le pays voisin. Je vais donc proposer ici ce que j'ai lu et ce que l'on m'a raconté à Genève. Ce sera "A chacun sa vérité", dans le genre du dramaturge Luigi Pirandello.

Au centre de l'affaire, Marie-Laure de Noailles 

Tout le monde demeure d'accord sur les débuts. Emprisonné (comme il le serait de nos jours) pour ses excès, le marquis de Sade a bien écrit son texte clandestinement à Vincennes. Il l'a caché à la Bastille, où l'homme s'est vu transféré. En 1789, le détenu passe à l'hôpital de Bicêtre. Sans ses bagages. L'auteur croira ainsi jusqu'à sa mort son chef-d’œuvre disparu avec la forteresse, en 1789-1790. Il ignorera qu'il avait été sauvé Arnoux de Saint-Maximin (une autre version dit le marquis de Villeneuve-Trans...) 

Le manuscrit descend les générations. En 1900, les derniers héritiers en date le vendent au psychiatre Iwan Bloch. Il passe en 1929 à Marie-Laure de Noailles, proche des surréalistes, qui le fait éditer sous forme privée afin d'éviter la censure. Marie Laure, née Bischoffsheim, est par sa mère, une Chevigné, descendante du marquis. A sa mort, en 1970, le rouleau passe à l'une de ses deux filles, Nathalie. Cette dernière le confie en 1982 à un éditeur qui lui rend... la boîte vide. Jusque là tout le monde demeure à peu près d'accord.

Procès en Suisse et en France

La saga continue à Genève. Collectionneur d'ouvrages érotiques, Gérard Nordmann achète le rouleau pour 300.000 francs. "Une misère", selon l'article de Vincent Noce, qui voit là l'équivalent de 115.000 euros. Non seulement le change est faux, mais une telle somme demeure normale dans les années 1980, avant la folle spéculation sur les manuscrits littéraires sont je parlerai plus loin. La famille attaque l'acheteur. S'ensuivent des procès, avec conclusions contradictoires. Pour la France, il y a eu vol (jugement de 1990) Le Tribunal féral helvétique juge en 1998 Gérald Nordmann de bonne foi. Le manuscrit se retrouve du coup condamné à rester en Suisse de peur de se voir saisi. 

Nordmann était mort en 1992. Il semble bien que sa collection érotique ait alors été proposée en don à la Fondation Bodmer. Seulement voilà! Le pudibond directeur de l'époque aurait refusé un cadeau aussi empoisonné. L'ensemble sera montré par l'un de ses successeurs en 2004, mais un peu tard. Il y aura ainsi une vente à Paris montée par la maison Eve, en 2011, après la mort de la veuve du collectionneur en 2010. Le Sade n'en fera bien sûr pas partie. Il reste exposé à la Fondation, où l'a déposé Monique Nordmann. 

Un acheteur trop bien connu 

Cette situation instable est terminée. Les trois enfants adoptifs des Nordmann ont opté pour la vente. Ils semblerait que deux ait été contre et un pour, mais il eut fallu dédommager le troisième. C'est ici qu'entre en scène Gérard Lhéritier, que certains jugent plus sulfureux que Sade lui-même. L'homme s'occupe du Musée des lettres et manuscrits de Paris, installé 222, faubourg Saint-Germain après avoir été rue de Nesles. Il ne s'agit pas d'une institution classique, mais d'une association constituée sous forme de parts, Aristophil. Des investisseurs se voient garantir une plus-value annuelle, fixée entre 8% et 10% par an. La cote des manuscrits, selon ses adversaires, serait artificiellement haussée lors de ventes aux enchères. Il s'agirait donc d'une fuite en avant. D'une bulle. Je vous répète ce qu'on m'a raconté. 

Combien Gérard Lhéritier a-t-il payé, avant de dédommager (pour un chiffre inconnu) les héritiers Noailles? Les chiffres varient. J'ai ainsi quatre millions d'euros selon Bruno Racine, directeur de la Bibliothèque nationale française, qui aimerait récupérer d'une manière ou d'une autre ce trésor national. Cinq millions d'euros d'après la Fondation Bodmer. Sept à en croire Gérard Lhéritier. Que fera ce dernier de son achat? On l'ignore. On sait en revanche que l'homme se trouve en litige avec l'Etat à la suite de sa main-mise sur les notes du général de Gaulle à Londres entre 1940 et 1944. Alors... 

La suite au(x) prochain(s) épisode(s). La Fondation Bodmer proposera de toute manière en décembre 2014 son exposition Sade, montée par le nouveau directeur Jacques Berchtold, un spécialiste du XVIIIe siècle. Sans "Les 120 journées de Sodome", bien entendu! Photo (AFP): Un fragment du rouleau manuscrit de Sade, si disputé.

Texte intercalaire. Le mercredi 9 avril, comme prévu, le profil du collectionneur actuel selon l'assureur spécialisé AXA-ARTS.

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