Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MANCHESTER/Un tableau victorien censuré par une conservatrice féministe

Crédits: Manchester Art Gallery, 2018

J'aurais pu évoquer l'affaire plus tôt. La presse internationale en a beaucoup parlé début février. Mais vous savez comment sont les journalistes! Avec eux, les histoires n'ont généralement pas de début, ni surtout de fin. Seul compte l'acmé, pour causer comme nos amis grecs, ou le «climax» cher aux Anglo-saxons. Il faut donner au consommateur du rapide et du sensationnel. Vite lu, vite oublié. Et l'esprit, pour autant qu'il en subsiste un, passe ensuite à autre chose. 

L'histoire du jour se passe à Manchester, au Royaume-Uni. L'Art Gallery y reste un musée connu pour ses collections de peintures préraphaélites. L'un des joyaux de l'institution est ainsi «Hylas et les nymphes» (1), une vaste toile en largeur réalisée en 1896 par John William Waterhouse. Or cette œuvre a disparu des cimaises fin janvier. «Contemporary curator», Clare Gannaway l'a fait retirer des salles, en sortant donc de son domaine spécifique. Il s'agissait selon elle d'engager une «conversation», autrement dit un débat. A-t-on le droit, à l'époque de «#metoo», de ne montrer dans les salles consacrées à l'art victorien que des femmes passives ou au contraire fatales? Ne faudrait-il pas mieux des images à la fois actives et positives? La question était ouverte, comme le site du musée. Les visiteurs se voyaient invités à laisser des «post-it» avec leurs commentaires sur le mur privé de sa peinture.

Tamtam médiatique

Les réactions n'ont pas tardé. Le mur s'est vérolé de billets. Le site a regorgé de commentaires. Mais ils n'allaient pas dans le sens attendu par Clare Gannaway, qui avait eu le malheur d'annoncer un geste précédant une exposition féministe de l'Anglo-Caribéenne Sonia Boyce prévue pour le 23 mars (2). Elle s'est vue accusée de se faire de la publicité, ce qui ne se révèle pas faux. De «The Gardian» à «The Independant», la presse a consacré des pages entières à l'affaire. Si la conservatrice s'est fait étriller, elle aura au moins obtenu un écho national. Notons que c'est tout de même le tableau de Waterhouse qui a le plus bénéficié du tintamarre médiatique. L’œuvre, dont Madame Gannaway avait fait retirer la carte postale du «shop» muséal, a été reproduite partout, partout, partout.

Que disent les gens? Selon «Il Giornale dell'arte» de mars, il y avait des approbations sur les «post-it», que je n'ai pas eu l'occasion de lire. Les messages des internautes se révèlent en revanche ravageurs. Clare Gannaway, qui a été accusée de «fascisme» par le galeriste Ruppert Maas dans une émission de la BBC, s'est vue prise à partie par des historiens de l'art comme par de simples visiteurs, par les femmes aussi bien que par les hommes. «J'ai été victime d'abus sexuels dans ma vie», écrit ainsi une certaine Claire Eyles. «Eh bien je trouve que c'est une tentative pathétique de prendre le train «#metoo» en marche.» «Vous me faites honte d'être féministe», assène une autre intervenante. «Mais pour qui vous prenez-vous?», martèle un internaute. Des conservateurs de musées, parfois étrangers (notamment allemands) s'en sont mêlés. Une vraie raclée.

Restriction des libertés 

Que reprochent en fait les commentateurs? L'abus de pouvoir. Le fait de décider à la place des autres. La sottise, parfois. La censure, toujours. Le public plutôt choisi qui a pris la parole (je n'ai relevé ni insultes, ni grossièretés, ce qui aurait pourtant rendu ma lecture plus distrayante) s'est dans l'ensemble montré sensible aux restriction de liberté. Elles vont en effet se multipliant. Un critique du «Guardian» s'est inquiété du fait qu'après avoir été sommée de déranger dans les années 1990 (3), la création artistique doit aujourd'hui se montrer consensuelle. Aucune des minorités qui ont aujourd'hui pris le pouvoir ne doit plus se sentir choquée. Et je ne parle pas des majorités. Que ne prohibe-t-on pas sous le prétexte de la dignité de la femme ou de l'innocence enfantine? 

Le 5 février, la toile de Waterhouse est revenue comme par miracle à son emplacement (4). Clare parle depuis de débat riche et intéressant, même si elle en a pris plein la gueule. Un journaliste signale pourtant perfidement que la Ville de Manchester, pour qui la chose ne constitue pas une bonne publicité, a tapé du poing sur la table. Elle a exigé. On est sauvé pour cette fois. Un critique se demandait déjà si Picasso, ce prédateur sexuel, ne serait pas la prochaine victime. A moins qu'il ne s'agisse du Titien. J'ignore si Clare a pris un blâme ou s'il faudrait lui trouver un poste où elle serait moins dangereuse. Faute de la licencier, il serait toujours possible de lui confier les vestiaires ou la cafétéria.

Le pompier et l'incendiaire 

Parce qu'enfin, ce que nul n'évoque hélas dans le débat, c'est le rôle du conservateur. Comme son titre l'indique, il est là pour conserver, autrement dit entretenir, montrer et transmettre aux générations futures les œuvres des collections. Il ne doit ni les censurer, ni surtout les mettre en danger. Or il y a là comme un appel à vandalisme. Ce qui me frappe c'est que, dans un monde muséal transformé en forum de discussions, de jeunes conservateurs font joujou avec les œuvres. Ils en contestent volontiers la valeur, l'importance et la portée. Les objets ne forment pour eux que des supports à discours ominiprésents et à mises en scène ridicules. Bref, ils se mettent du côté des incendiaires, alors qu'ils sont des pompiers. Il faudrait que les autorités mettent face à ces agissements des garde-fous. Et comme nous sommes à l'époque du langage épicène, il faudrait du coup aussi des garde-folles. 

(1) Hylas, compagnon (notamment de lit) d'Hercule, a été noyé par les nymphes aquatiques qui le voulaient tout pour elles. Ce sont donc des prédatrices.
(2) L'artiste Sonia Boyce, sentant sentir le vent, a pris ses distances dans une lettre publique que j'ai trouvé particulièrement philistine.
(3) «Sensation» à la Royal Academy de Londres avait marqué l'apothéose du genre en 1997.
(4) Il eut été éclairant de mettre le Waterhouse à côté de la version du sujet peinte à la même époque en Angleterre par Henriette Rae. Une femme, par conséquent. Les internautes cultivés ont jeté cette image à la tête de Clare Gannaway.

Photo (Manchester art Gallery): «Hylas et les nymphes» de John William Waterhouse, bien entendu.

Prochaine chronique le samedi 17 mars. Le marché de l'art 2017 passé au crible par le rapport commandé par Art/Basel.

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