Bennaim Yves

FONDATEUR DU THINK TANK 2B4CH

Yves Bennaïm est un pionnier du web qui est actif en ligne depuis 1992. Affichant 25 ans d'expérience dans les technologies digitales, le Genevois se profile aussi comme un expert en cryptomonnaies. Il a été chef de la délégation d'experts pour la Suisse au comité ISO de standardisation des technologies blockchain et grands livres distribués. Ce geek de la première heure est encore fondateur du think tank 2B4CH pour la promotion de Bitcoin et de la technologie blockchain en Suisse. A suivre sur Twitter: @ZLOK

Malte s'approprie l'industrie de la Blockchain mondiale

On l'a assez répété, les nouvelles technologies de Bitcoin et la Blockchain arrivent et bouleversent notre statu quo actuel. Les belles paroles ne comptent plus, seules les actions concrètes du gouvernement peuvent débloquer la situation et préparer réellement les bases sur lesquelles pourra se créer la nouvelle économie technologique.

Où se place la Suisse, au palmarès des nations les plus engagées dans la révolution des technologies de Bitcoin, la Blockchain, et plus généralement des crypto-actifs?

Selon une étude publiée par Morgan Stanley, la Suisse ne se trouve ni dans le top 5 des volumes d'échanges les plus importants, ni dans celui des pays où sont établis le plus grand nombre de marchés d'échanges.

Respectivement, il s'agit de Malte, Belize, les Seychelles, les USA, et la Corée du Sud pour le volume, et le Royaume-Uni, Hong Kong, les USA, Singapour, et la Turquie pour le nombre de plateformes d'échanges.

Étonnamment, Malte et Belize sont à la 22e et 24e place au niveau du nombre de sociétés enregistrées, mais le volume généré par celles-ci compense largement leur nombre.

Car Malte a récemment su attirer le plus important marché d'échanges mondial, Binance, qui a quitté Hong Kong et est venu s'installer sur l'île qu'on commence déjà à surnommer "Blockchain Island". OKEx, le second plus gros exchange, est quant à lui incorporé à Belize, et a aussi annoncé son intention d'établir une représentation à Malte.

Dans mon dernier billet consacré à la construction d'une Bitcoin-Nation suisse, je concluais qu'une réglementation efficace commencera dans un premier temps par définir clairement ce qui n’est pas interdit, pour qu'à moyen terme tous puissent bénéficier des opportunités de cette nouvelle industrie, et innover pour en créer de nouvelles.

Et justement, le rapport de Morgan Stanley note également que pour être attractif, les régulations ne doivent pas être permissives, mais au contraire "bien définies", pour que les sociétés "sachent à quoi s'attendre, et puissent planifier le futur", et précise que des taxes réduites ne sont qu'un "bonus supplémentaire".

Si on admet une fois pour toutes que cette révolution n'en est qu'à ses balbutiements, comme Internet dans les années 90, et que les technologies de Bitcoin, la Blockchain, et des crypto-actifs sont bien là pour durer et devenir incontournables dans notre quotidien, on comprend que c'est maintenant une course à ceux qui arriveront à poser leur marques et imposer leur dominance sur le marché grâce à leur avance.

Une avance qui permet de poser les bases sur lesquelles une industrie va pouvoir s'établir et croître, et qui se construit patiemment au début, grâce à l'établissement de pionniers visionnaires et téméraires, qui ouvriront la voie à de nombreux autres venus les rejoindre.

C'est souvent le cas dans le développement de nouvelles industries, et quand on étudie la relativement courte histoire de la micro-informatique puis d'Internet, c'est un phénomène qui se reproduit fréquemment. Agir vite, apprendre, innover, recruter et former les meilleurs talents, créer les nouvelles règles, et seulement ensuite peaufiner.

Dans une industrie en croissance accélérée et exponentielle, discuter et débattre des détails sont un luxe que ne peut se permettre qu'un pays où cette industrie est déjà bien établie et profite d'un écosystème déjà florissant.

Le Parlement Maltais vient d'approuver trois projets de loi visant à placer le pays en première ligne de cette révolution, afin d'en récolter les fruits et s'imposer globalement dès que possible.

La première de ces lois, "The Innovative Technology Arrangements and Services Act" servira à enregistrer les fournisseurs de services.

La deuxième, "The Virtual Financial Assets Act" viendra réguler les ICOs et autres levées de fonds digitales, et définir les réglementations pour les plateformes d’échanges de crypto-actifs.

La troisième, "The Malta Digital Innovation Authority Act" établira une autorité de régulation et de certification de la blockchain et des crypto-monnaies.

C'est encore assez vague, car ces lois sont encore mal définies et difficile à implémenter en leur état actuel, mais leur officialisation démontre une réelle volonté politique au niveau national, et une compréhension de la situation incertaine actuelle, empêchant les entreprises de s'établir sereinement et se construire un avenir. Selon le secrétaire parlementaire à l'origine de ce projet, Silvio Schembri, la priorité était de pouvoir rassurer les entreprises en quête d'apaisement légal que le gouvernement n'allait pas soudain se retourner contre eux et leur annoncer que leurs activités sont hors-la-loi.

Malte a donc fait un premier pas en établissant sa stratégie pour le long terme, au contraire de la Pologne par exemple, qui semble prendre le chemin inverse.

BitBay, une des plus importantes plateformes d'échanges d'Europe, a annoncé la suspension de ses activités en Pologne, dont elle est originaire, et son établissement prochain sur l'île de Malte.

La raison de ce départ, la dernière banque polonaise qui acceptait encore travailler avec eux a soudain décidé de mettre fin à leur collaboration, les laissant sans partenaire bancaire et donc incapables de continuer leurs opérations.

Il faut savoir que le gouvernement Polonais, la banque centrale, et le KNF, l'organe national de supervision financière Polonais, ont ouvertement admis jusqu'au début de l'année être défavorables aux crypto-monnaies, allant jusqu'à mener de coûteuses campagnes sur les réseaux sociaux à propos de leurs dangers, en expliquant qu'elles "ne sont pas de la vraie monnaie", et en publiant des vidéos sur YouTube montrant des gens ayant perdu tout leur argent à cause d'elles.

Pourtant, dans un étonnant retournement de situation en mai dernier, le KNF a justement approché BitBay pour leur proposer de rejoindre un Group de Travail sur la Blockchain. Malheureusement, BitBay est déjà sur le départ, et les banques polonaises sont toujours réticentes à prendre des risques dans le climat d'incertitude légale à laquelle est confrontée à cette industrie.

On le lit dans de nombreux articles, la situation polonaise est fréquente à travers l'Europe et le reste du monde, et trouver un partenaire bancaire est devenu mission (quasi) impossible pour les startups liées à la Blockchain, tant en France qu'en Suisse par exemple. Mais les banques ne sont pas réellement à blâmer, car elles ne sont pas responsable de cette situation de flou juridique qui les empêche de participer et s'investir dans cette industrie.

La différence avec Malte, c'est cette prise de position qui signifie leur volonté de mettre fin à cette confusion, afin de débloquer la situation et permettre aux différents acteurs, dont les banques, de pouvoir faire leur travail.

Malte applique donc simplement la première étape que je décrivais dans mon précédent billet. Procédure qui a marché il y a un siècle pour la création du compte de chèques postaux Suisse. Rassurer d'abord, poser les bases et officialiser, ensuite définir et mettre en place, en finalement s'occuper des détails.

Pour mémoire, voici le projet de loi que je proposais, s'inspirant largement de celui qui permit la création des comptes de chèques postaux en 1906:

Art. 1er. La Poste doit désormais gérer les transferts de Bitcoin.
Art. 2. Une nouvelle division est créée pour gérer ce service, avec des employés.
Art. 3. Le Conseil fédéral s’occupera des détails plus tard. Il n’y aura pas de bénéfices.
Art. 4. Le Conseil fédéral rend cette loi officielle.

(Voir http://www.bilan.ch/yves-bennaim/musique-davenir-construction-dune-bitcoin-nation-3e-partie)

Pour les banques et les entreprises maltaises, l'avenir apparaît soudainement plus serein que partout ailleurs, ce qui leur permet de se concentrer sur leurs activités principales, et engendrer la création de richesse pour leur pays au lieu de perdre beaucoup de temps et d'énergie à jouer au chat et à la souris avec les régulateurs.

Mais surtout, le gouvernement maltais crée des alliances et une relation de confiance importantes, une union avec les leaders et futurs leaders de cette industrie, qui deviennent ses partenaires et ses conseillers dans la mise en place du système régulatoire national autour de ces questions.

Pour résumer, en adoptant quelques lignes de texte assez vague, Malte arrive à apaiser les acteurs de l'économie existante, ce qui lui permet d'attirer ceux de la nouvelle économie, et met de son côté autant que possible d'expérience et de savoir pour pouvoir construire la suite et s'attaquer aux détails. Et pendant ce temps, encourage l'emploi, et encaisse les taxes générées par ces flux.

Sur l'échiquier crypto, Malte a clairement joué les blancs, et c'est maintenant au tour de la Suisse de placer ses pions si elle ne veut pas perdre la partie avant même de l'avoir commencée. Il peut être judicieux de s'inspirer de Malte, et d'attirer les prochains leaders de l'industrie, pour se placer rapidement dans le top 5 mondial. Il peut être intéressant aussi de converser avec Malte pour mieux les comprendre, échanger et partager leurs expertises, et récolter ensuite les fruits de nos ambitions.

Vos réponses, commentaires, questions, ou messages, via twitter @ZLOK (https://twitter.com/zlok).

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."