Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MAH/Quels tableaux les gens voudront-ils donc voir en 2116?

Crédits: Musée Fabre de Montpellier

Il est une question annexe, en apparence futile, dans l'actuel référendum sur l'agrandissement du musée d'art et d'histoire de Genève (MAH), pour lequel les habitants de la Ville voteront le dimanche 28 février. C'est la clause associée à celle des 99 ans. Pendant un siècle, l'institution devra montrer en permanence une partie des collection de la fondation instituée par Jean Claude Gandur. Il y aura les antiques, présentés d'une manière distincte de ceux du MAH, et 150 mètres linéaires de tableaux européens abstraits des années 1950 et 1960. 

Combien représentent, en mètres carrés, 150 mètres linéaire ? J'avoue l'ignorer. Il me semble pourtant que les vastes toiles vues sous le titre de «Les sujets de l'abstraction» au Musée Rath durant l'été 2011 devaient se contempler à distance. L'exposition, pour laquelle on était allé chercher comme commissaire Eric de Chassey, alors directeur de la Villa Médicis à Rome, supposait ce que j'appellerais un regard lointain. Il en allait de même à la station suivante. Le Musée Fabre de Montpellier (qui aurait dû reprendre à l'origine l'actuelle rétrospective Saint-Ours du MAH) a en effet repris la manifestation fin 2011-début 2012, vu qu'il conserve un important fonds Soulages confié par l'artiste lui-même.

Quatre générations 

Si je sais bien compter, nos arrière petits enfants (enfin, ceux des gens qui ont aujourd'hui dans la trentaine) verront donc toujours en 2116 cette série de tableaux accrochée au MAH. C'est là beaucoup s'engager pour l'avenir, comme le rappelait il y a peu une lettre ouverte de Pierre Huber. Le galeriste genevois s'étonnait d'un tel acharnement à montrer un art qu'il jugeait un peu mineur. Pour lui, la véritable abstraction des années 1950, celle qui restera dans les mémoires, se situe plutôt de l'autre côté de l'Atlantique. 

Je ne vais pas ici développer de polémique. J'entends juste poser une ou deux questions. Comment sait-on en 2016 ce que les gens voudront contempler en 2116? Quelle forme auront du reste alors les musées, pour autant qu'il en existe encore? Je rappelle qu'on a vécu des millénaires sans, avant qu'ils prennent leur véritable essor vers 1850. Leurs directeurs et les élus entendent aujourd'hui les rajeunir, autrement dit les adapter, en les rendant ludiques, interactifs ou conviviaux. De manière peu uniforme, par ailleurs. Le Louvre, les Offices ou le British Museum, qui drainent en 2016 les plus vastes foules, en restent ainsi aux prémisses à ce sujet.

Changements du goût

En admettant qu'il subsiste des bâtiments destinés à la conservation d'oeuvres, lesquelles auront-elles survécu aux changement de goûts, ou tout simplement de modes en 2116? Il y a bien sûr des grandes tendances. Vomi dans les années 1900-1960, le baroque est rentré en grâce. Les impressionnistes, difficilement entrés en institution après 1910, ont atteint le sommet de leur vogue autour de 1960, avant de décliner légèrement auprès du public cultivé (mais pas du grand public). L'ethnographie s'est muée en arts premiers vers 1970. L'archéologie s'est mise vers 2000 à intéresser davantage par ce qu'elle offrait de primitif au dépends de l'Antiquité classique. L'Egypte a du coup redoublé d'attraits. Pour l'instant, en tout cas.

Le plus grand «trend», pour parler comme dans une réunion de publicitaires, reste cependant l'art contemporain. Un retour aux sources. En 1781, le Salon parisien, organisé les années impaires, attirait des dizaines de milliers de visiteurs, venus voir ce qui s'était fait depuis deux ans. Le grand renouveau européen date des années 1980. Je vous rappelé l'autre jour que le Museum für Gegenwartskunst de Bâle, inauguré précisément en 1980, avait été le premier du genre sur le continent. Lent au départ, le mouvement a fait boule de neige depuis. Une ville respectable se doit aujourd'hui de posséder son musée d'art non pas moderne, mais bien contemporain. A Genève, c'est le Mamco depuis 1994. Notons cependant qu'à Lausanne, le Pôle muséal prévu tourne autour d'un Musée cantonal des beaux-arts généraliste.

Une histoire qui avance

Seul problème, le MAH aussi se veut également généraliste. Même s'il manque de manière regrettable d'un crédit d'acquisition depuis bien des années, il devrait donc suivre le cours de la création locale, nationale et mondiale. En 2116, l'abstraction européenne bien sage des années 1950 et 1960 (Hartung, Mathieu, Estève, Lanskoy, Mannessier...) sera devenue historique, voire archéologique. Les tableaux en question auront alors près de 200 ans. Autant dire qu'ils seront aussi éloignés du public que le sont aujourd'hui Ingres et Delacroix. 

Mais voilà! Outre le fait qu'ils bloqueront contractuellement des cimaises, ces tableaux ne sont, aux avis de certains spécialistes, ni des Ingres, ni des Delacroix, qui restent des bases en 2016. Le premier est un conceptuel, en tout cas un cérébral, alors que le second annonce tous les fauvismes colorés. Une actuelle exposition de la National Gallery de Londres peut ainsi s'intituler «Delacroix et les modernes». Y aura-t-il la même glorieuse postérité pour des artistes souvent déjà tirés de l'oubli par des opérations de galeriste, comme c'est le cas pour Georges Mathieu, remis en selle par Marlborough Fine Art, ou pour Pierre Soulages, promu gloire nationale française en vertu de son grand âge?

Curiosités éphémères

Bien sûr, cette réflexion n'est pas liée au seul dépôt à long terme des oeuvres de la Fondation Gandur pour l'art. Elle devrait intervenir lors de chaque acquisition. Comment la chose s'intègre-t-elle? De quelle manière vieillira-t-elle, s'il s'agit de création actuelle? Quant à juger si le monde entier viendra ou non voir une collection, et ce jusqu'en 2116, on peut dire sans mentir qu'il existe des effets de curiosité éphémères. Paris en fourmille, de la Fondation Vuitton au Musée de l'Homme. Bien sûr que chacun voudra voir au moment de la réouverture le MAH revu, et peut-être corrigé! Afin de l'avoir vu une fois, précisément. D'en avoir une idée d'ensemble. A quoi ressemble maintenant la boîte? Je rappelle tout de même, pour le contenu, que «Les sujets de l'abstraction» n'avait pas attiré grand monde en 2011 au Musée Rath, en dépit du tapage médiatique et publicitaire. Du moins, il me semble. Mais je reconnais ne jamais avoir vu de chiffres précis de fréquentation à ce sujet.

Photo (Musée Fabre): La version Montpellier de "Les sujets de l'abstraction" en 2011-2012.

Prochaine chonique le samedi 20 février. Un sujet plus frivole. De l'importance du sac à main, promu objet de collection. 

 

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