Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MAASTRICHT/La TEFAF 2018 est une foire réussie où les choses se vendent

Crédits: TEFAF, 2018

«Peints vers 1780, nos deux tableaux de Lagrenée représentent des harcèlements. Vous trouverez autrement beaucoup de violence sexuelle, un peu de pédophilie et un rien de zoophilie. L'art ancien n'a rien de politiquement correct.» Je suis à la TEFAF. Une foire regroupant jusqu'au 18 mars environ 280 exposants au MECC (1) à Randwyck, dans la banlieue de Maastricht. Mon interlocuteur est l'un des frères Kugel, dont le stand se retrouve chaque année à gauche en entrant. On se croirait chez eux dans un musée, en plus chic et mieux entretenu. C'est une débauche d'arts décoratifs aux plus hauts niveaux, dont celui des prix. Un vertige. Mais, après tout, The European Fine Art Fair, n'a du supermarché que la forme. 

Il existe ainsi 29 départements, comme dans un grand magasin. Il sont installés sur un étage, dans un palais des expositions d'une discrète laideur. Seul TEFAF Paper se trouve à l'étage, ce qui lui procure un semblant d'intimité. Ceux qui présentent au total 30 000 œuvres, examinées par 189 experts indépendants, ont fait des pieds et des mains pour se voir admis, sauf bien sûr les ténors de la profession. Un métier aujourd'hui mis à mal. Les changements d'habitudes des clients vident les galeries au profit des foires et des ventes publiques, parfois en ligne. S'il y a donc à chaque édition des petits nouveaux, l'habitué remarque aussi les défections, surtout chez les marchands de meubles. Cessation d'activité. Je note aussi, hors TEFAF, que toutes les boutiques d'art permanentes (et assez médiocres) qui ponctuaient le MECC ont fermé leurs portes depuis 2017.

A chacun sa spécialité 

Mais trêve de lamentations! Tout est ici supposé respirer le luxe, à commencer par le décor de Tompostmadesign. Celui-ci joue cette année sur la sobriété, souvent coûteuse. Finies les installations murales de roses, qui sentaient un peu le corso fleuri. L'entrée est noire et design, autrement dit un brin funèbre. C'est le tunnel débouchant sur la lumière. L'électricité doit mettre tant de choses en valeur... Je signale cependant que nombre de visiteurs, s'ils n'ont pour eux que la journée dans une cité où il est difficile de se loger pendant la TEFAF, ne font qu'une ou deux sections. Ou un ou deux carrés, pour parler comme dans les cimetières. Les marchands opérant dans le même secteur se sont heureusement vus regroupés. Le design (très suédois cette année, ce qui lui donne un côté IKEA avant la lettre). L'art contemporain. L'archéologie. Le tribal... Le problème reste de caser les généralistes, puisqu'il y a ici des généralistes comme chez les médecins. Mais leur nombre diminue à une époque aimant les spécialistes. Cela dit, le brassage des genres n'est pas déshonorant, comme le montre avec succès le Belge Axel Vervoordt (1). 

La TEFAF est née en 1988 de la peinture ancienne. Hollandaise de préférence. Il en reste quelque chose, même si l'art contemporain, et surtout moderne, y sont depuis longtemps entrés en force. Un peu en vain. Tout d'abord, côté actualité, la représentation fait pauvre figure par rapport à Art/Basel. C'est moins «arty». Elle paraît ensuite décalée face à tant d'opulence bourgeoise. La moquette épaisse et les fleurs de serre conviennent mal à un art en forme de cri primal ou de déchet sublimé. Enfin, ce sont les mêmes exposants que partout ailleurs où les choses coûtent affreusement cher. Emmanuel Perrotin s'est ainsi senti obligé de venir en 2018, pour prendre un exemple souvent cité par une presse d'outre-Jura ne parlant, comme de juste, que des représentants français.

De superbes baroques 

La peinture ancienne réserve cette année de bonnes surprises. C'était rarement le cas en 2017 et 2016, qui furent du reste pour beaucoup des éditions faibles sur le plan de ventes. Rob Smeerts de Carouge (rien d'annoncé nulle part dans la cité sarde, c'est à croire que tout ce petit monde dort dans une boîte au lettres) peut ainsi présenter un sublime Carlo Dolci baroque pour lequel un livre entier a été édité. Vendu! Colnaghi propose de belles toiles napolitaines, dont un Luca Giordano sanguinolent. Vendues! Talabardon & Gautier accroche un éblouissant Luigi Miradori, ce méconnu du «Seicento» récemment remis à l'honneur à Crémone. Encore à vendre quand je suis allé à l'ouverture au public le samedi. Il y a autrement au moins trois Poussin, des Jordaens, des Liotard (pas très bons), des Monet, un Filippino Lippi ou deux Jacopo Bassano. Des œuvres d’un bon format, même si la délirante «Mort de Cléopâtre» (1883) de l'inconnu Julius Kronberg, présenté par le Suédois Ämets, écrase toute concurrence. Cette tartine académique, qui irait parfaitement à Orsay, mesure six ou sept mètres de haut, serpent compris. 

A part la peinture, il y a donc les meubles, en perte de vitesse. Les objets d'arts, qui culminent chez Röbbig. Le Munichois doit présenter le stand le plus surchargé de la TEFAF avec des dizaines de porcelaines de Meissen à tout casser (si j'ose dire). L'archéologie, qui trouve ici un terrain neutre où le politiquement correct n'a pas fait ses ravages. Sycomore de Genève et Cahn de Bâle proposent de belles pièces, tout comme Ede ou Chenel, qui vient de Paris pour la première fois. «Ici, on ne sent plus traités comme de vulgaires trafiquants», explique l'un d'eux. Idem pour l'art tribal, qui commence à sentir un peu chaud, du moins si l'on suit certaines déclarations d'intentions gouvernementales. Il n'y avait jadis qu'Anthony Meier de Paris. Il en loge maintenant une tribu.

Prix très élevés 

Les prix, comme je vous l'ai déjà dit, se révèlent exorbitants, même si certains sommets bâlois semblent rarement atteints. J'ai ainsi entendu Jacques de la Béraudière, qui a tenu une galerie à Genève, articuler le chiffre de 7,5 millions d'euros. Il m'a semblé que c'était pour un Magritte. Certains marchands se montrent plus compréhensifs (ou plus arrangeants, si vous préférez) que d'autres. On reste de toute manière entre gens bien élevés. Les signes ne trompent pas. Contrairement à de qui se passe dans les noubas contemporaines, les marchands et leurs assistants n'ont pas le nez plongé dans leur ordinateur ou la rétine collée à l'iPad. Les restaurants et bars ne jouent pas du VIP à tout-va. Une fois passée l'entrée (40 euros, mais j'ai ici connu 55 catalogue compris), vous vous voyez traité de manière courtoise. Il faut dire que depuis 2018 les VIP ont pour eux deux jours complets de vernissage, le premier avec buffet et le second sans (3). S'il s'agit bien d'une grand-messe, avec ce que cela suppose d'obligatoire avec un soupçon de corvée, il subsiste tout de même plusieurs demeures dans la maison du Père (Evangile de Jean 14.2).

P.S. Pour ceux qui auraient vu les récentes exposition Franz Gertsch à Genève et à Vevey, je signale qu'une galerie d'Oslo en a rempli tout son stand. Il est vrai qu'un Gertsch, cela prend de la place! 

(1) 1ls étaient 227 il y a dix ans, tout augmente...
(2) Axel ne fait depuis longtemps plus sensation. Ses brassages culturels ont fini par se ressembler.
(3) Si vous avez le choix, prenez plutôt sans. Vous éviterez la mêlée sauvage et en plus ce n'est pas très bon. Le but, avec deux jours, était en fait de ne plus recevoir 12.000 invités à la fois.

Pratique

TEFAF, MECC, 64, Forum, Randwyck près de Maastricht, jusqu'au dimanche 18 mars. Site www.tefaf.com Ouvert de 11h à 19h, fermeture à 18h le dimanche 18.

Photo (TEFAF): Un stand typique du brassage à la mode, avec un chouïa de contemporain.

Prochaine chronique le vendredi 16 mars. Sensation à Manchester. Un musée censure un tableau ancien sexiste. Je vous raconte.

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