Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LYON/"Signes de richesse". La préhistoire aux Confluences

Le bâtiment a beau se vouloir futuriste (on espère tout de même que l'avenir ressemblera à autre chose), le Musée des Confluences se tourne aussi vers le passé. Parfois lointain. Un superbe mammouth, trouvé vers 1850 non join de la jonction entre le Rhône et la Saône, peut ainsi jouer les vedettes ici. Aujourd'hui, l'institution lyonnaisepeut donc se tourner vers la préhistoire humaine avec une exposition sur le néolithique. «Signes de richesse» est coproduit avec les Eyzies-de-Taynac, en Dordogne, où la chose pouvait se voir du 27 au 15 novembre 2015. Mais tout le monde ne va pas si à l'écart des sentiers battus, dans un lieu apparemment très fréquenté dix mille ans avant Jésus-Christ. 

«Signes de richesse» se voit sous-titré «inégalités au néolithique». Cet étalage d'objets de prestige correspond au moment où la population, encore très clairsemée (1), se divise en classes. «La fin de la préhistoire se caractérise un peu partout dans le monde par l'émergence des premières sociétés hiérarchisées», précise le site des Eyzies, où se trouve le Musée national de la préhistoire. On en connaît les causes. L'agriculture et l'élevage, qui forment alors des nouveautés, permettent une véritable économie de production. Il y a parfois des surplus. Certains hommes (et peut-être aussi des femmes) peuvent consacrer leur temps à fabriquer des haches et des bijoux de pierre, puis de métal. Et ceux-ci circulent ensuite comme monnaies d'échange.

Le prestige du lointain 

Ce goût de l'importation resta longtemps prononcé. Les humains accordaient davantage de valeur à ce qui venait de loin. Les transports restaient primitifs, et lents. Leurs coûts vertigineux. Il fallait bien que les marchands puissent vivre. Le prestige se mesurait du coup en temps et en kilomètres. Je me souviens d'avoir vu à Zurich une exposition consacrée aux Liao (une dynastie asiatique au nord de la Chine, qui atteignit son apogée autour de l'an 1000). Dans la tombe d'une princesse, il n'y avait que des objets venus d'ailleurs, de l'ambre de la Baltique au céramiques persanes. De quoi suprendre de nos jours, où se sont les produits les plus exotiques qui coûtent le moins à cause du «dumping» salarial... 

Le visiteur (et il y a du monde!) n'en reste pas moins ébahi par les distances parcourues, dans cette exposition conçue par Antoine Chancerel, Jean Vaquer et Jean-Jacques Cleyet-Merle. Pour prendre un exemple suisse, des haches d'une serpentine extraite près de Zurich se retrouvent partout en Bretagne, où elles ont dû être envoyée au moins ébauchées afin de limiter le poids. Les Nordiques adoraient les coquillages méditerranéens, qui devinrent leurs premiers vrais bijoux. On a retrouvé du jade alpin à Carnac, au pays des menhirs. Le public, peu familier de la minéralogie, peut du coup découvrir des noms faisant rêver. Il y a de la variscite ibérique, des néphrites pyrénéennes ou des silex du Bergeracois.

Un temps de travail illimité 

Ce qui sidère cependant le plus les visiteurs en parcourant cette immense salle plongée dans le noir (la nuit des temps, je suppose), c'est le temps nécessaire à produire certaines oeuvres. Des centaines, des milliers d'heures. Les haches ont été polies jusqu'à ce qu'elles brillent. Leurs trous se révèlent d'une parfaite rotondité. Certains artisans ont su faire éclater la roche, hisoire de créer des lames toujours plus longues et plus fines. Coupantes, en un seul mot. Certains de ces objets de luxe finissaient pourtant dans des tombes. Est ici exposé celle de Pauillac, dans le Gers, découverte en 1865. On a longtemps voulu voir dans cet ensemble des objets contemporains de leur enfouissement. Il s'agirait pourtant, selon les experts actuels, d'un trésor composite. D'une collection.

L'aspect historique, l'indicateur sociologique, se doublent enfin d'une valeur esthétique. Nous avons mis du temps à découvrir que certains de ces haches, de ces tranchoirs, possédaient une beauté intemporelle. Le sujet a fait en 2014 l'objet d'une bonne exposition de Pompidou Metz, intitulée «Formes simples». Des pièces millénaires s'y voyaient rapprochées de créations modernes, comme les sculptures de Constantin Brancusi. On peut comprendre que les silex, quand ils ont échappé aux archéologues, se retrouvent sur le marché de l'art, en tant qu'oeuvres autonomes (parfois hélas privés de lieu de découverte). Lors du dernier «Parcours des mondes», en septembre 2015 à Paris, un marchand en proposait une collection étonnante à un prix franchement stupéfiant.

Fac-similés

Il fallait aussi quelques sculptures pour situer les «Signes de richesse» (avant tout empruntés à des institution françaises, à commencer par le triste Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye) dans leur contexte. Le fond du décor propose donc trois statues-menhirs du Rouergue, trouvées entre 1885 et 1994. Il s'agit, comme pour le dépôt de lames de La Creusette, de moulages. Mais après tout, ne visitons-nous pas (jusqu'à Genève!) la grotte de Lascaux, bien plus ancienne il est vrai, en fac-similé? 

(1) On évalue au Musée de l'Homme parisien l'humanité à10 millions vers 10.000 avant Jésus-Christ. A environ 150 millions en l'an zéro. Nous avons fait des progrès depuis...

Pratique

«Signes de richesse», Musée des Confluences, 86, quai Perrache, Lyon, jusqu'au 17 avril. Tél. 00334 28 38 11 90, site www.museedesconfluences.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h, jusqu'à 22 heures le jeudi, dès 10h le samedi et le dimanche. Photo (Musée des Confluences): Une hache de pierre. Sa confection a exigé des centaines d'heures.

Prochaine chronique le samedi 16 janvier. Paris est atteint de "Picasso-mania".

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